Christophe Bitaud (C.B.) : – Bonjour, au micro Christophe Bitaud, vice-Président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée(F.N.L.P.). J’ai le plaisir de recevoir Olivier Le Cour Grandmaison, politologue français, spécialisé dans les questions qui ont trait à l’histoire coloniale, au racisme et aux origines de l’islamophobie. Il est maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris Saclay-Evry Val d’Essonne et il a enseigné au Collège international de philosophie. Oliver, bonjour !
Olivier Le Cour Grandmaison (O.L.C.G.) : – Bonjour !
C.B. : – Vous êtes l’auteur d’un ouvrage passionnant – on peut le dire sans flagornerie aucune ; ce n’est pas le genre de la maison – qui s’intitule La fabrique du roman national républicain et qui vient d’être publié il y a quelques mois par les Editions Amsterdam.
Ma première question : quelles sont les origines du roman national républicain ? Dans votre ouvrage, vous évoquez le spectre de la Sociale, liée à la Commune de Paris. Renan considère même que le colonialisme est un rempart contre le socialisme.
O.L.C.G. : – Alors, relativement aux origines, en effet, il y a deux événements absolument fondamentaux : c’est, d’une part, la défaite des armées françaises devant les armées prussiennes et l’amputation du territoire national – qui est vécue par tous les contemporains, quelle que soit leur orientation politique, comme une catastrophe à la fois politique, militaire et territoriale, bien sûr, et comme un revers sans précédent – et, d’autre part, un autre événement, je dirais, trop souvent oublié : c’est évidemment la Commune de Paris… qui réactive le spectre qui n’est pas, à l’époque, évanescent, mais très présent – celui, évidemment, de la Sociale, c’est-à-dire de la Révolution.
C.B. : – Le spectre qui hante l’Europe…
O.L.C.G. : – Un spectre qui hante l’Europe. Qui hante la France. Et un spectre dont il faut rappeler qu’une partie des fondateurs – les premiers dirigeants de la IIIème République – ont très bien connu, pour plusieurs raisons, la Révolution de février et juin 1848, la Commune de Paris, l’arrivée à Paris, dans la capitale, et la prise de pouvoir par les Communards. Et c’est évidemment perçu comme une menace extrême. Et pour compenser, si je puis dire, et cette défaite militaire, et le spectre de la Sociale en effet, les fondateurs de la IIIème République vont fabriquer un véritable roman national républicain. L’objectif étant d’une part de réhabiliter la France comme grande puissance européenne et coloniale – et, en effet, vous avez raison de rappeler qu’Ernest Renan prononce, ou écrit, plus exactement, cette phrase très importante : « Un pays qui ne colonise pas est voué au socialisme ». En précisant qu’à l’’époque, le terme « socialisme » désigne tous ceux qui luttent contre l’oppression et l’exploitation des prolétaires. Et, ce qui m’a intéressé dans le livre, ce n’est pas tant la construction de l’Empire, que la façon dont cette construction va être légitimée d’une part, et la façon dont elle va être inscrite dans un discours apologétique d’autre part. Apologétique de la France, apologétique de la colonisation – qui scelle les noces pour le moins singulières entre la République et l’Empire colonial. Et comment ces représentations vont également être intégrées dans les grands manuels de la IIIème République. Il s’agit par là même d’accréditer la thèse selon laquelle ce qui distingue la colonisation française des autres formes de conquête impériale, c’est le fait que, à la différence de l’Espagne et de la Grande Bretagne notamment, la France est réputée conquérir des territoires et des populations, non pas pour les opprimer et les exploiter, mais pour leur apporter les supposées beautés de sa culture, de sa civilisation et de ses Lumières. Puisque la France est réputée aussi être la fille aînée des Lumières, de la Révolution et de l’émancipation, via la – ou les – Déclarations des Droits de l’Homme et du Citoyen.
C.B. : – Nous reviendrons sur cette spécificité française, pour employer un terme à la mode. Quels sont les éléments constitutifs et le rôle de ce roman national ? Développer un patriotisme, même s’il faut violer Clio pour ce faire, je suppose ? Instituer un ordre moral, camouflé sous les traits de ce qu’on a appelé le devoir républicain ?
O.L.C.G. : – Alors, dans la première réponse faite, j’ai traité plus spécifiquement la question de l’Empire. Il s’agit, relativement à la Commune et à la volonté de faire en sorte d’intégrer enfin les classes pauvres et dangereuses au sein de la République, de construire en effet un grand roman national républicain, qui comporte un chapitre qui, lui, est impérial, républicain. L’objectif étant de procéder, en effet, à la moralisation et – certains contemporains utilisent même le terme ! C’est dire la façon dont ils se représentent cette classe pauvre et dangereuse – la « civilisation » des classes pauvres et dangereuses. Par la grâce de l’éducation, de l’école, qui va jouer un rôle absolument fondamental dans la diffusion de ce roman national républicain dont l’un des objectifs majeurs est effectivement de refaire un corps national, sur le plan à la fois politique, symbolique et social, avec un objectif qui est très clair, en ce qui concerne les classes pauvres et dangereuses, – c’est répété à plusieurs reprises et cela fait partie des devoirs qui sont et doivent être ceux des citoyens : troquer le fusil pour le bulletin de vote, abandonner la barricade pour des manifestations parfaitement pacifiques et des participations tout à fait pacifiques à la vie républicaine et démocratique telle qu’elle s’établit à partir des années 1870-1871 et, bien sûr, après la Commune de Paris.
C.B. : – Une pacification, voire une intégration, de la lutte des classes dans la République.
O.L.C.G. : – C’est la neutralisation de la lutte des classes – pour le dire en ces termes –par l’instruction dont j’essaie de montrer que, à la différence d’un certain nombre de projets révolutionnaires – je pense notamment au projet de Condorcet qui contenait cette formule admirable : « Il faut rendre la raison populaire » – les hommes de la IIIème République avaient pour objectif de rendre populaires davantage la foi patriotique et la morale républicaine que la raison. Pour le dire autrement, l’institution scolaire a, certes, pour effet d’instruire, mais ce sur quoi ses fondateurs – et Jules Ferry en particulier – mettent l’accent, c’est moins l’aspect instruction que l’aspect éducation et moralisation. L’objectif n’étant pas seulement de chercher à éduquer et à moraliser les enfants, mais de chercher à éduquer et à moraliser leurs parents. Alors, c’est l’objectif poursuivi. Est-ce qu’ils y sont arrivés ? C’est autre chose… Mais en tout cas c’est très présent, notamment dans un certain nombre de textes et de consignes qui sont données aux instituteurs.
C.B. : – C’est le paradoxe pour certains qui ne sont pas forcément au fait de l’histoire précisément de la IIIème République. On a beaucoup idéalisé Jules Ferry et l’école de la République. Il ne s’agit pas de tout rejeter, bien entendu. Mais, en même temps que se développait l’École de la République, se développait le colonialisme ; comme vous l’avez dit. Et donc, d’une certaine manière, l’école avait un rôle important dans ce processus. Vous l’avez esquissé. Est-ce que vous pourriez revenir un petit peu sur ce processus scolaire pour légitimer le colonialisme ?
O.L.C.G. : – Alors, en effet, relativement à la construction du roman national républicain, précisez parce que c’est très important, sinon on ne comprend pas sa puissance et sa nationalisation, c’est-à-dire sa transmission à l’ensemble du corps social et du corps national. Il ne s’agit pas simplement de discours, de textes. Ce roman national républicain va être institutionnalisé, ou plus exactement l’institution scolaire va permettre son institutionnalisation et va permettre sa nationalisation. Relativement à la construction de l’Empire, il s’agit de faire entendre ceci – et ça a à voir avec ce que j’essaie par ailleurs de montrer – : ce que j’appelle la « mythologie de l’exceptionnalisme » et aussi, d’une certaine façon, la mythologie militaire. Relativement à la mythologie de l’exceptionnalisme, il s’agit de faire entendre et de faire comprendre, encore une fois, que la France se distingue radicalement des autres puissances impériales en raison de ses glorieuses traditions et que sa vocation coloniale, pour le dire ainsi, ou son aventure coloniale (puisque l’expression est très souvent employée) a pour objectif la civilisation des peuples et des indigènes qui jusqu’à présent n’ont pas eu le bonheur de partager la civilisation et la culture françaises. Et on voit comment, par exemple, à travers un manuel très célèbre qui est celui de Giordano Bruno qui s’intitule Le voyage en France de deux enfants, ce roman impérial républicain est inscrit dans ces manuels scolaires, pédagogisé et traduit en des formes, et sous des formes, qui sont parfaitement accessibles à des enfants relativement jeunes, voire très jeunes, de 10 à 12 ans. Et de ce point de vue-là, le manuel de Giordano Bruno est très important : d’une part parce qu’il faut rappeler qu’il a été diffusé à sept millions d’exemplaires avant la Première Guerre mondiale.
C.B. : – Grand succès !
O.L.C.G. : – D’autre part parce qu’il est d’emblée pensé par son autrice et par les éditeurs comme un manuel qui doit effectivement pouvoir atteindre des enfants très jeunes. D’où la mise en forme, le voyage de deux enfants et le recours à une iconographie extrêmement importante où l’on voit, d’ailleurs, exprimée la hiérarchie des races à travers une frise qui est reproduite dans le manuel.
C.B. : – L’histoire et la géographie sont au service du colonialisme, en l’occurrence.
Alors, vous l’avez évoqué : pour les tenants du roman national républicain, on pourrait dire, en schématisant – mais peut-être pas tant que ça – qu’il y aurait un bon colonialisme (celui de la France qui apporterait les Lumières et le progrès aux supposés sauvages) et puis ceux des autres pays (qui serait purement cupide). Alors que, bien sûr, celui de la France n’a rien d’intéressé, mais est, au contraire, très humaniste.
O.L.C.G. : – Alors, le problème auquel se trouvent confrontés, en effet, les Républicains, et en particulier Jules Ferry (parce que tous les Républicains ne sont pas d’accord sur ce projet de construction impériale qui débute dans les années 1885, évidemment après la Conférence de Berlin)… Le problème qui se pose à Jules Ferry est que, pour pouvoir mener à bien sa politique impériale, coloniale, sa conquête de l’Empire, il doit à la fois attirer un certain nombre de Républicains et obtenir leur soutien, mais également obtenir le soutien de l’aile droite de la Chambre des Députés. Pour obtenir le soutien des Républicains, il va effectivement forger ce qu’il faut bien appeler un « roman impérial républicain » qui, encore une fois, puise dans un passé mythifié de la France, le passé des Lumières, le passé de la Révolution française, l’abolition de l’esclavage – l’ensemble tendant de faire de la France, comparativement à d’autres pays européens, une nation d’exception qui, après avoir été la fille aînée de l’Eglise, devient la fille aînée des Lumières, la fille aînée des Déclarations des Droits de l’Homme et du Citoyen, de la Révolution et d’un certain nombre de traditions républicaines. L’ensemble permettant à ceux qui défendent la construction de l’Empire de signifier ceci : que la construction de l’Empire telle qu’elle va être menée par la France se distinguera radicalement des autres constructions d’Empires qui ont eu lieu antérieurement. Et les contre-exemples qui sont constamment mobilisés, pour mieux souligner encore l’exceptionnalisme français, c’est l’exemple britannique et l’exemple espagnol où sont dénoncés par les Républicains les massacres qui ont été commis. Ce qui permet aussi et en même temps d’occulter les massacres qui vont être commis plus tard par ceux qui vont soutenir effectivement cette construction impériale à partir des années 1885 et jusqu’en 1913 et au-delà.
C.B. : – Bien sûr. Alors, ça, ce sont les tenants de ce fameux roman national.
Par ailleurs, bien rares étaient ceux qui se sont opposés au colonialisme français. Vous citez notamment Simone Veil et les surréalistes, par exemple. Mais qu’en est-il de cette opposition au colonialisme français ?
O.L.C.G. : – Alors, vous avez raison de rappeler, d’une part – parce qu’elles sont trop souvent oubliées – les prises de position très courageuses et très critiques de la philosophe Simone Veil, qui s’élève de façon très précise et très vigoureuse contre le colonialisme, les surréalistes qui ont effectivement produit des textes extrêmement violents à l’endroit du colonialisme et à l’endroit du nationalisme – faut-il le rappeler ? – Mais il me semble, d’autre part, nécessaire de rappeler que les premiers à s’opposer à la colonisation sont ceux qu’on appelle les « indigènes » à l’époque, c’est-à-dire ceux qui vont effectivement…
C.B. : – subir…
O.L.C.G. : – …résister. Subir et donc résister. Et, dans certains cas, subir et résister. Et résister les armes à la main ! Et rappeler que d’autres figures, comme André Gide ou Albert Londres, vont, eux aussi, critiquer la construction impériale à partir des années 1920-1930, mais en précisant que, dans certains cas, les critiques adressées au colonialisme français sont des critiques qui ne visent pas à mettre un terme et à critiquer de façon radicale le colonialisme, mais à critiquer ses formes les plus brutales. C’est par exemple le cas d’André Gide lorsqu’il dénonce le travail forcé : il dénonce les formes particulièrement brutales du colonialisme. Mais, au regard du scandale provoqué, il se défend en estimant que la France doit abandonner ce type de pratiques au profit de – pour le dire en ces termes – une « forme de colonialisme à visage humain ». Telle serait, au fond, la position défendue par André Gide. Donc distinguer à la fois des critiques ponctuelles du colonialisme et des critiques beaucoup plus radicales défendues notamment par Simone Veil, par les surréalistes et – faut-il le rappeler, néanmoins – par la direction du Parti Communiste et les communistes dans certains cas.
C.B. : – Effectivement. Le « colonialisme à visage humain », c’est intéressant parce que c’est l’expression qui me venait à l’esprit en vous entendant tout à l’heure. Juste, simplement, je crois que vous citez dans votre ouvrage un politique qu’on n’aurait pas forcément cru trouver parmi les opposants au colonialisme parce qu’il a fait, par ailleurs, tirer sur les ouvriers… C’est Clemenceau. Qui était un des rares à s’opposer à une forme de racisme institutionnel.
O.L.C.G. : – Alors, le premier Clemenceau, celui qui prend la parole en effet au cours d’un débat très important au cours de l’été 1885 est un Clemenceau qui est très opposé à Jules Ferry et donc au projet de République impériale. Et pour s’opposer à ce projet de République impériale, Clemenceau entend défendre un projet de République sociale et il fait entendre à peu près ce discours à la Chambre des Députés : « Si vous construisez l’Empire par la grâce de la République, vous allez être amenés à promouvoir la guerre, vous allez être amenés à utiliser des crédits de guerre… Et en faisant cela, cela vous empêchera de construire ce qu’il faut construire, c’est-à-dire une République véritablement sociale, attentive aux revendications de la classe ouvrière, et non pas seulement aux revendications immédiates, mais aussi attentive aux droits et libertés de la classe ouvrière. Sans doute parce que Clemenceau, lui aussi, et à la différence de ses contemporains, est hanté par la question sociale. D’où la volonté de construire cette République sociale par la réforme et – là aussi, et là encore – la réforme est pensée par lui comme un moyen d’essayer de mettre un terme au spectre de la Sociale qui, encore une fois, est un spectre particulièrement présent pour les contemporains.
C.B. : – Eh bien, notre émission va devoir malheureusement bientôt toucher à sa fin. Mais pour nos auditeurs qui seraient frustrés par les dix-huit minutes imparties, j’informe que vous allez tenir, Olivier, une conférence le vendredi 13 février à 18 h 45 au siège de la Libre Pensée, 10 rue des Fossés Saint-Jacques. Et tout le monde est invité. Par ailleurs, vous pouvez vous procurer le livre d’Olivier dont nous avons parlé aujourd’hui, La fabrique du roman national républicain, aux Editions Amsterdam. Soit à notre librairie, soit en venant – c’est encore plus simple – vous le faire dédicacer à cette conférence. Donc maintenant, je vais terminer cette émission en vous remerciant, Olivier. Merci beaucoup !
O.L.C.G. : – Merci à vous !

