Christophe Bitaud (C.B.) : – Bonjour ! Au micro Christophe Bitaud, vice-président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée (F.N.L.P.). J’ai le plaisir de recevoir aujourd’hui Michel Cordillot, pour parler de la Première Internationale en France. Alors, Michel Cordillot, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Michel Cordillot (M. C.) : – Alors, je suis professeur émérite de l’Université Paris VIII, et mes travaux de recherche ont porté sur l’histoire des mouvements sociaux en France et aux Etats-Unis au XIXème siècle. J’ai notamment rédigé de nombreuses biographies pour le célèbre Maitron, Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français.
C.B. : – Qui est une référence, voire une institution dans le mouvement ouvrier ! Après avoir coordonné un ouvrage de référence, une véritable somme sur la Commune de Paris – que je ne saurais trop conseiller à chacun de lire –, vous publiez maintenant une autre somme. Cette fois-ci sur la Première Internationale en France. Quelles sont vos motivations ?
M.C. : – En fait, je travaille depuis plus de 40 ans sur l’histoire de la Première Internationale et, alors que ma carrière de chercheur approche de son terme, c’était le moment ou jamais de rédiger cette synthèse – ne serait-ce que pour combler un vide, puisqu’il n’existe pas d’équivalent en langue française. De plus, pour des raisons sur lesquelles nous allons revenir, il m’a semblé que ce travail pourrait constituer un complément naturel à l’ouvrage collectif sur la Commune que vous avez mentionné.
C.B. : – Vous aviez tout à fait raison. Alors, qu’est-ce que la Première Internationale ? Quel est son rôle ? Quelle est son histoire ?
M.C. : – Alors, fondée à Londres le 28 septembre 1864, à l’initiative conjointe d’une poignée d’ouvriers français et de syndicalistes anglais, l’Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.) – rétrospectivement qualifiée de « Première Internationale » – va en quelques années être en mesure de jouer un rôle indiscutable dans plusieurs pays d’Europe, ainsi qu’aux Etats-Unis. Le vieux militant Charles Rappoport l’a un jour définie comme « une grande âme dans un petit corps ». Et je crois que la formule était au fond assez juste, comme je vais essayer de le montrer.
C.B. : – Jolie formule.
M.C. : – Pour comprendre la montée en puissance de l’A.I.T., il faut essayer de cerner les dynamiques qui se sont conjuguées pour en favoriser la naissance, puis l’essor, avant de s’épuiser ou de s’inverser – et donc de cesser d’être porteuses – précipitant à terme sa disparition. J’en identifierais pour ma part trois.
La première est liée au contexte économique et social général, qui est marqué par des transformations en profondeur liées à la révolution industrielle. Ce qui va entraîner d’importants changements dans la structure de l’emploi et à un spectaculaire développement des phénomènes de migration du travail. L’impact de ces transformations est, bien sûr, inégal suivant les régions et les pays. Mais il est clair que le processus de mondialisation est déjà à l’œuvre, se manifestant par une synchronisation des échanges et des cycles économiques, mais aussi par les premières crises cycliques. L’A.I.T. va donc en fait constituer une tentative des ouvriers les plus conscients de décider de leur propre avenir à l’échelle du monde occidental, en réaction à la mondialisation capitaliste naissante.
Une deuxième dynamique – de nature politique, cette fois – est liée à la résurgence des aspirations émancipatrices partout en Europe, dix ans après l’échec du Printemps des peuples de 1848-1849. On le voit bien en France où l’opposition à l’Empire prend de l’importance ; tandis qu’en Angleterre ou en Belgique, c’est la lutte pour le suffrage universel qui est la plus importante. Et c’est donc en partie de ces aspirations à un renouveau démocratique que naît l’A.I.T. qui, en retour, s’identifiera largement à elle.
La troisième dynamique, enfin, est résolument sociale. Elle est liée à la montée de l’action revendicative et à l’essor du mouvement ouvrier qui s’organise, se structure et aspire à faire valoir les droits de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse. La spécificité de l’A.I.T., est donc d’avoir été à la fois une association politique de type nouveau – en rupture avec la vieille approche conspiratrice des sociétés secrètes – et une organisation syndicale qui œuvra à la solidarité concrète par-delà les frontières, tout en étant un lieu de réflexion et d’échanges où l’on débattait de questions liées à la transformation de la société. Sa base programmatique très large qui ne conditionnait pas l’adhésion à l’acceptation d’un corpus doctrinal strictement défini lui permit au départ de fédérer des courants très divers – mais principalement socialistes néanmoins, puisqu’il s’agissait de remplacer le capitalisme par un mode de production privilégiant la coopération, mais dont les modalités restaient largement à définir. En ce sens, l’A.I.T. a été le creuset d’une réflexion collective et contradictoire et, bien que le nombre de ses militants soit resté relativement limité, elle s’est avérée capable d’exercer une influence réelle dans les pays où elle était implantée.
C.B. : – Alors, selon la bonne vieille formule « la classe ouvrière ne connaît pas de frontières », c’est donc un mouvement internationaliste, comme vous l’avez précisé. Mais qu’en est-il précisément en France ?
M.C. : – Alors, en France, on peut distinguer dans l’existence de l’A.I.T. trois phases successives.
La première est généralement qualifiée de mutualiste ou proudhonienne. De janvier 1865 jusqu’en 1868, les débuts sont hésitants. Hésitants parce qu’il y a un flou stratégique. Dans l’esprit de ses fondateurs français, l’Internationale a vocation à rester un cercle de réflexion sociale et elle doit éviter toute prise de position, notamment politique, qui pourrait froisser le pouvoir. On est, à ce moment sous l’Empire, avec Napoléon III. A ce stade, il n’est donc pas question d’agir ; ce qui alimente une certaine suspicion dans les milieux ouvriers avancés, si bien que le nombre des adhérents augmente lentement.
Les choses vont brusquement évoluer en février 1867 quand éclate la grande grève des bronziers parisiens, qui sera ensuite suivie par une longue série de conflits un peu partout en France. Et presque tous seront victorieux. L’intervention de l’A.I.T. dans ces mouvements, pour soutenir les travailleurs en lutte, va entraîner à terme une infliction radicale de son action et de ses objectifs politiques. Contrainte par la force des choses de choisir entre les principes proudhoniens, qui réprouvent les grèves, et le soutien aux formes de lutte choisies par un mouvement ouvrier qui relève la tête après plus d’une décennie de répression, la majorité des adhérents de l’A.I.T. va opter pour soutenir ceux que l’Internationale a, par définition, vocation à organiser. Et elle va, du même coup, acquérir une autre dimension en devenant brusquement, pour de nombreux ouvriers, mais aussi plus largement pour l’opinion publique française, le principal – sinon le seul – porte-parole autorisé des revendications ouvrières. Ce qui, bien sûr, agace les autorités. Lesquelles optent alors pour le bâton : en novembre 1867, elles décident de poursuivre les dirigeants de l’A.I.T. et d’interdire l’organisation en France. Les membres du deuxième bureau de Paris, qui ont bravé l’interdit, sont condamnés, à leur tour, à trois mois de prison ferme à la fin du printemps 1868.
L’Internationale cesse alors temporairement d’exister sous une forme structurée et opérationnelle. Mais ces persécutions vont en fait renforcer sa crédibilité et le capital de sympathie dont elle jouit dans les milieux populaires. La question sociale faisant désormais l’objet d’un vaste débat, la constitution de syndicats ouvriers se poursuit par ailleurs de plus belle et, en s’appuyant sur les sociétés corporatives parisiennes qu’elle a ralliées à ses vues au sein de la commission ouvrière de l’Exposition universelle de 1867, l’Internationale va alors très vite relever la tête et se développer.
C. B. : – Donc, si je vous comprends bien, de facto, mais de façon paradoxale, la répression a contribué au développement de la Première Internationale en France.
M.C. : – Absolument. Et même plus ! Car, avec le remplacement de la vieille garde mutualiste, modérée, par de jeunes dirigeants qui sont bien décidés à en découdre frontalement avec le régime, c’est une deuxième phase qui s’ouvre. Sitôt ces dirigeants sortis de prison en octobre 1868, l’Internationale va se mettre en devoir de faire aboutir le grand projet d’organiser à Paris une fédération des métiers, laquelle verra finalement le jour le 14 novembre 1869. Au printemps 1870, elle regroupe 54 sociétés corporatives ouvrières, fortes au total de quelques 30 000 à 40 000 membres, et qui ont, pour la plupart, adhéré collectivement à l’A.I.T. D’autres grandes villes – Lyon, Marseille, Rouen, Limoges – suivent. Et des sections se créent un peu partout en France. Si bien que le petit état-major révolutionnaire de l’Internationale dispose alors de troupes nombreuses et cohérentes. Dans le même temps, l’Internationale travaille à élaborer un projet politique, clairement collectiviste, à partir d’une théorisation de ces luttes. Pour reprendre la formule d’Eugène Varlin qui est sa principale tête pensante dans l’hexagone, la Fédération des sociétés de Résistance permettra à terme de faire des associations ouvrières « les éléments naturels de l’édification sociale de l’avenir », posant ainsi les bases d’une société future dans laquelle les ouvriers deviendraient propriétaires en nom collectif de leurs instruments de production. Et, en quelques mois, l’A.I.T. va ainsi devenir une force sociale potentiellement capable de faire vaciller l’Empire à brève échéance. Ce qui va d’ailleurs amener Napoléon III, conscient du danger, à jouer de nouveau la carte de la répression. Le 30 avril 1870, en pleine campagne plébiscitaire, des poursuites sont engagées dans toutes les villes de France contre les dirigeants de l’Internationale : arrêter les membres du bureau de Paris, c.a.d. en fait la direction nationale. Ils font l’objet d’un troisième procès dont le verdict tombe le 5 juillet : outre de lourdes amendes, on compte 7 condamnations à un an de prison, et seul Varlin, absent de Paris par hasard lors du coup de filet, a réussi à s’y soustraire en s’exilant en Belgique. Le résultat est que, quand la France déclare la guerre à la Prusse deux semaines plus tard, l’A.I.T. semble de nouveau avoir été effacée du paysage politique hexagonal.
C.B. : – Alors, on le sait, la guerre franco-prussienne va déboucher sur la Commune de Paris et l’Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.), la Première Internationale, est souvent associée à la Commune de Paris.
M.C. : – Effectivement. Après la chute de la Commune, la machine à fantasmes va fonctionner à plein régime dans le but de faire porter à l’Internationale l’entière responsabilité de l’insurrection parisienne. Bon, le recul historique nous permet d’avoir une vision plus conforme à la réalité.
La période du siège et de la Commune a constitué la troisième et dernière phase de l’existence de l’Internationale en France. Une phase d’ailleurs assez complexe et paradoxale car, si l’Internationale en tant que telle va rester largement en déphasage avec le mouvement populaire durant cette « année terrible », pour reprendre la formule de Victor Hugo, des Internationaux seront presque toujours à la pointe du combat. Ils le paieront d’ailleurs très cher à l’heure de la défaite. Notons d’abord que plusieurs d’entre eux, comme Varlin, Duval et d’autres, ont joué un rôle essentiel dans le processus de fédération des bataillons de la Garde nationale début mars 1871, puis durant la journée cruciale du 18 mars.
En outre, parce qu’ils sont politiquement plus aguerris, les militants Internationaux constituent assurément l’un des piliers de la Commune. D’abord en jouant un rôle déterminant dans la remise en marche et la gestion des services publics, avec par exemple Theisz à La Poste, Camelina à la Monnaie, Jourde aux Finances, Debock à l’imprimerie nationale, Combault aux contributions directes, Vaillant à l’enseignement, etc. On pourrait allonger la liste.
Ensuite, parce qu’ils sont aussi très présents sur le plan militaire : non seulement au niveau du ministère de la guerre et de la direction des opérations, mais aussi au niveau de l’encadrement des bataillons de la Garde nationale, dont il faut rappeler ici que tous les officiers et sous-officiers sont élus.
Et enfin, que ce sont eux – les militants de l’Internationale – qui vont conférer à la Commune sa dimension proprement socialiste, en pilotant depuis la Commission du Travail et de l’Echange tous les efforts concrets destinés à favoriser l’émancipation des travailleurs.
Ils encouragent les associations ouvrières, organisent le travail des femmes, préparent la confiscation des ateliers à un moment donné pour en confier la gestion à leurs ouvriers, abolissent le travail de nuit dans les boulangeries, etc.
Dans le contexte particulièrement difficile du moment, ils sont aussi les seuls à réfléchir à ce que pourrait être la société de demain et à tâcher d’agir en conséquence. C’est d’ailleurs ce qui poussera Engels à écrire que « la Commune intellectuellement était sans contredit fille de l’Internationale, bien que l’Internationale n’eût pas remué un doigt pour la faire ».
C.B. : – Alors, on pourrait évoquer beaucoup d’autres thèmes… Malheureusement, le temps nous manque. On pourrait évoquer le thème de la liberté de conscience, du combat laïque et anticlérical. Malheureusement, nous n’en aurons pas le temps. Ça pourrait faire l’objet d’une prochaine émission. Qui sait ? Donc, en une minute, quels pourraient être vos mots de conclusion, de perspective peut-être ?
M.C. : – Alors, l’Internationale a été décimée interdite après la chute de la Commune. Elle disparaît définitivement en France. Puis, après la scission du Congrès de La Haye, elle s’effondre au plan international. Et pourtant, on voit que bon nombre d’Internationaux, d’ex-Internationaux, vont jouer un rôle important dans la reconstruction du mouvement syndical français qui débute dès 1872. De même, les Internationaux joueront un rôle central dans l’essor en France du socialisme politique, avec des dirigeants comme Guesde, Lafargue, Brousse, Vaillant, ou encore Malon. Et on retrouvera, au sein du mouvement ouvrier socialiste, les échos des dissentions apparues à l’intérieur de l’A.I.T. qui se cristalliseront ultérieurement en courant, qui tous viendront revendiquer, à juste titre, une partie de l’héritage de l’Internationale.
C.B. : – Eh bien, je vous remercie. On aurait pu encore en parler bien longtemps. Je rappelle néanmoins les références de l’ouvrage de Michel Cordillot, que vous pouvez vous procurer auprès de la librairie de la Libre Pensée, 10, rue des Fossés Saint-Jacques, 75005, Paris : La Première Internationale en France: 1864 – 1880. Son histoire, son implantation, ses militants, aux Editions de l’Atelier. Notre émission arrive à son terme. Il me reste à remercier notre invité, Michel Cordillot. Merci Michel !
M.C. : – Merci à vous pour votre invitation !

