Editorial
par Benoît Schneckenburger, président de la FNLP
120 ans de laïcité : commémorer dans la joie, pas dans l’indifférence !
Être un Libre Penseur en cet automne 2025, c’est d’abord commémorer. Commémorer, comme je le disais au Mur des Fédérés ce 1er mai 2025, ce n’est pas gémir, mais au contraire faire revenir au présent les luttes passées, les bifurcations qui auraient pu changer le monde. C’est en tout cas cette conception de l’histoire et de la mémoire que revendiquait Walter Benjamin, le philosophe mort à la frontière franco-espagnole en fuyant l’invasion nazie, quand le gouvernement français livrait les opposants et réfugiés aux troupes de l’Occupant, marquant dès le début une politique de Collaboration immonde. Qu’allons-nous commémorer ce 6 décembre 2025 dans un meeting unitaire à Japy ? Le parcours du numéro de ce mois-ci nous en donne un premier aperçu.
Quand on est Libre Penseur, commémorer, ce n’est pas être naïf et idolâtre. Isabelle Didier, évoquant le poème La rose et le réséda de Louis Aragon, nous dresse p. 8 un tableau des détournements de la laïcité au nom de logiques parfois racistes, sécuritaires. Si la loi de 1905 assure en premier lieu la liberté de conscience de
tous, elle garantit la liberté de culte, en conséquence, souligne Isabelle Didier, « le principe laïque, émancipateur et sécularisant, gagnera à respecter la liberté de conscience des croyants » également. D’où notre soutien à ceux qui, malgré l’ingérence du gouvernement d’extrême-droite d’Israël,veulent faire entendre la voix des palestiniens et des libanais.
Entendons, p. 27 Les Éditions Actes-Sud qui répondent à la menace de censure « D’abord, ils nous ont dit de ne pas scander : du fleuve à la mer, la Palestine sera libre« , parce que c’est antisémite. Maintenant, ils nous demandent d’arrêter de dire « Palestine libre » parce que c’est antisémite. Je me demande quel sera le prochain mot interdit : « Palestine » ou « libre » ? ». Nous lirons alors le compte rendu par Dominique Goussot p. 2 du livre de Jean-Pierre Filiu, Un historien à Gaza, qui écrit, malgré sa longue expérience du Moyen-Orient : « rien ne me préparait à ce que j’ai vu et vécu à Gaza. »
Libres Penseurs, nous savons qu’il y a parfois des victoires sans batailles qui cachent la forêt : Lundi 2 juin 2025, Alfred Dreyfus a, à titre posthume, été rétabli dans ses droits. Enfin ! Espérons alors que soient aussi prochainement réhabilités les 639 Fusillés pour l’exemple, sacrifiés à l’autel de la « Grande » Guerre, comme nous le réclamons toujours (p. 29)
Être Libre Penseur contre ces tendances autoritaires et la tentation de la censure, nous rappelle Pierre-Yves Modicom p. 10, c’est défendre pied à pied la liberté académique, principe fondamental menacé par une confusion médiatique récurrente dès qu’un événement universitaire sort de son cadre traditionnel. Il défend vigoureusement une liberté strictement attachée à l’exercice du métier scientifique et pédagogique, bornée par des protocoles professionnels et déconnectée des prises de positions politiques personnelles ou des activités associatives étudiantes. « La liberté académique est un bloc, seuls les Tartuffes prétendent y faire le tri ! Liberté pour l’Université ! Liberté pour la Recherche ! »
Mais Libre Penseur ne rime pas avec pisse-froid, même quand il s’agir d’exégèse. À travers une réflexion menée à partir des cahiers Communio, Christian Eyschen envisage p. 16 le rire dans ses dimensions théologiques, morales et historiques. Du rigorisme des premiers Pères de l’Église à la sagesse nuancée de Rabelais, le rire apparaît comme « une clarté de l’extérieur conforme à ce qui est à l’intérieur », un juste milieu entre excès et austérité, un remède aussi puissant que la parole. Arme que Christian déploie en présentant la figure de Jean Daniélou, jésuite et théologien influent du XXe siècle, promoteur du concept polémique de « Judéo-Christianisme » – un oxymore ? – et dans la défense d’une Église catholique conservatrice vouée à jouer un rôle politique majeur. Il souligne ses liens avec le Régime de Vichy et son combat contre l’athéisme existentialiste, affirmant notamment que « Sans relation à Dieu, il n’y a pas d’homme et il n’y a pas non plus de cité ».
Être Libre Penseur, c’est aussi savoir quel est le coût de l’engagement quand s’abattent les politiques de répression, comme nous le rappelle p. 17 notre dossier consacré à l’ouvrage de Michel Pigenet, à propos de la manifestation du 28 mai 1952, à l’appel du Mouvement pour la Paix où, entre autres, le dirigeant alors du PCF Jacques Duclos a été arrêté, son parti menacé de dissolution. L’affrontement entre les manifestants et policiers a été sanglant. Il y a eu un mort (Belaïd Hocine), assassiné par la police, 500 manifestants emprisonnés au Carreau-du-Temple. La CGT a dû organiser un hôpital de campagne pour soigner les blessés.
Quand l’État veut museler une idée, il y met tous ses moyens. Les Libres Penseurs s’y opposeront toujours, quel que soit le gouvernement en place.
Benoît Schneckenburger, Président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée
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