France Culture – Mai 2026 – Olivier Le Cour Grandmaison. Histoire coloniale, racismes, origines de l’islamophobie

Christophe Bitaud (C.B.) : – Bonjour ! Au micro, Christophe Bitaud, vice-président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée (F.N.L.P.). J’ai le plaisir de recevoir aujourd’hui Olivier Le Cour Grandmaison (O.L.C.G.), politologue français, spécialisé dans les questions qui ont trait à l’histoire coloniale, aux racismes et aux origines de l’islamophobie. Il est maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris-Saclay Evry Val d’Essonne et il enseigne au Collège international de philosophie (C.I.Ph.).

Oliver, bonjour !

Olivier Le Cour Grandmaison (O.L.C.G.) : – Bonjour !

C.B. : – Vous êtes l’auteur d’un ouvrage fort instructif, intitulé Oradour Coloniaux français, publié par les Editions Les liens qui libèrent.

En introduction, je voudrais vous demander si votre livre est une réaction à ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « l’Affaire Aphatie »,

qui a rédigé la postface, d’ailleurs. En particulier, l’utilisation du nom « Oradour » et quels liens peut-on tisser avec celui que nous avons chroniqué il y a deux mois sur roman national républicain ?

O.L.C.G. : – Alors, effectivement, le point de départ, c’est ce qu’il faut appeler un scandale, qui a été construit par les droites au gouvernement, les extrêmes droites et les médias de propagande continue du Groupe Bolloré à la suite d’une déclaration de Jean-Michel Aphatie qui estimait que des Oradour coloniaux avaient été commis par la France, notamment en Algérie. Et cette proposition a suscité immédiatement un scandale qui a été relayé sur les réseaux sociaux ; et ce qui me paraissait important, c’était d’analyser, d’une part, les ressorts de ce scandale et, d’autre part, évidemmentla proposition en tant que telle. Est-il tenable, justifiable et légitime de parler d’«Oradour coloniaux»?

Sur le premier point, ce qui me paraît significatif de l’involution de la situation politique, culturelle et médiatique française, c’est que Jean-Michel Aphatie a été sanctionné par la chaîne sur laquelle il était intervenu – la radio, qui n’était autre que R.T.L. –, au motif que sa déclaration avait heurté un certain nombre d’auditeurs. Autrement dit, au lieu de convoquer ou, plus exactement, de consulter des historiens pour voir si la proposition des Oradour coloniaux commis par la France était légitime ou pas, la direction de la radio a bien plutôt invoqué l’opinion publique, érigée en une sorte de juge de paix de faits historiques – ce qui est pour le moins singulier. Pour le moins singulier également est le fait que, au fond, ce mode de réaction, qui a été aussi celui d’autres médias et de beaucoup d’autres responsables politiques, tende à traiter en chiens crevés l’ensemble des ouvrages et des articles rédigés par des spécialistes de la colonisation, qu’ils soient français ou étrangers, relativement, d’une part à la conquête de l’Algérie, et d’autre part au dernier conflit algérien, c.a.d. celui qui débute le 1er novembre 1954. Pour le dire en ces termes, quand bien même l’expression peut être jugée particulièrement forte – et ça confirme la réaction de R.T.L. – : au fond on est en droit de considérer qu’il s’agit là d’une sorte d’autodafé symbolique, dans la mesure où l’ensemble des productions relatives à la colonisation française, encore une fois, est tenu pour parfaitement négligeable, alors que ce dont nous parlons ne relève pas d’opinions, ni d’appréciations subjectives, mais relève effectivement de l’établissement de faits, de l’établissement des responsables, de l’établissement de chronologies. L’ensemble permettant, avec nombre d’exemples – qu’ils soient puisés dans la conquête de l’Algérie à partir des années 1840 ou dans les conflits qui ont eu lieu ultérieurement – d’affirmer en effet que des Oradour coloniaux ont bel et bien été commis.

C.B. : – Donc c’est bien un fait historique, et non pas un scandale qui a été jugé, comme vous l’avez dit, par le public finalement. Vous avez parlé de la guerre qui commence en 1962 parce qu’il y a eu plusieurs guerres d’Algérie… Vous écrivez dans votre ouvrage, d’ailleurs, que l’expression « la guerre d’Algérie », parce qu’on parle toujours de « la guerre d’Algérie » est impropre. Pourquoi ? Et pour éclairer votre propos, pouvez-vous faire un rappel historique de cette colonisation algérienne par la France ?

O.L.C.G. : – En effet, il me semble que la proposition « la guerre d’Algérie », relativement à la guerre qui débute le 1er novembre 1954 et qui s’achève le 19 mars 1962, est impropre parce qu’elle laisse entendre, à dessein ou non, qu’elle est l’unique. Et, implicitement, de quoi s’agit-il ? Qu’y a-t-il eu avant cette guerre ? Une présence française qui se serait déployée de façon pacifique, attentive au sort de ceux qu’on appelait avec mépris « les indigènes » ? Il n’en est rien. C’est la raison pour laquelle il me paraît beaucoup plus juste, au regard de la réitération, d’une part des guerres, et d’autre part de la réitération des massacres, de parler de « la dernière guerre d’Algérie ». Cela permet de faire entendre ceci : que si c’est la dernière, il y en a eu d’autres précédemment. L’autre précédemment, l’une des plus importantes, l’une des plus meurtrières et les plus destructrices est celle qui est menée par le Général Bugeaud dès lors qu’il est nommé Gouverneur général de l’Algérie avec pour objectif – et le terme doit être signifié et employé entre guillemets parce que c’est un terme officiel utilisé par les militaires et les responsables politiques de l’époque –, sa fonction, c’est la « pacification de l’Algérie ». Là aussi et là encore, il faut être très attentif aux mots parce qu’il s’agit de laisser entendre ceci : que l’occupation et la colonisation de l’Algérie a pour objectif de pacifier un territoire qui ne le serait pas et d’apporter – grâce à cette pacification supposée – aux indigènes les bénéfices de l’ordre public, de la sécurité des biens et des personnes, étant tout considéré comme une sorte de préalable au développement de l’Algérie ; laquelle Algérie sera évidemment développée entre autres par les Colons.

C.B. : – La fameuse « colonisation civilisatrice » qu’on avait évoquée dans la précédente émission.

O.L.C.G. : – Absolument. La fameuse « colonisation civilisatrice », et pas seulement civilisatrice sur le plan culturel et civilisationnel – c’est le cas de le dire –, mais également, bien sûr, sur le plan économique et social. La guerre que livre le Général Bugeaud à partir des années 1840 est une guerre d’un genre très particulier – à ce point particulier d’ailleurs que les contemporains – souvent des militaires, mais pas uniquement – ont du mal à qualifier cette guerre qui se distingue (ils en sont parfaitement conscients) des conflits interétatiques, dits conventionnels, qui opposent donc des Etats plus ou moins respectueux d’un certain nombre de règles. D’où l’expression « guerre réglée » ou « guerre conventionnelle ». Faute de trouver une qualification adéquate, ils sont obligés de recourir à une locution latine. Ils qualifient en effet cette guerre coloniale de sui generis ; ce qui est parfaitement clair : c.a.d. une guerre d’un nouveau type. Et cette guerre est en effet d’un nouveau type parce qu’elle repose sur l’effondrement de deux distinctions essentielles : d’une part l’effondrement de la distinction entre civils et militaires. Les résistants – et notamment les troupes qui combattent avec Abdelkader, n’étant pas considérés comme des soldats réguliers, mais au fond comme des partisans (et plus tard on dira des « terroristes ») – peuvent être exécutés sommairement. Quant aux civils, ils ne sont plus protégés parce qu’ils sont considérés d’une façon ou d’une autre comme apportant un soutien à ces partisans. Et les militaires sont parfaitement conscients que, pour pouvoir atteindre les troupes d’Abdelkader, il faut atteindre les civils. Second élément et distinction qui s’éffondre, et qui est essentiel en Europe et dans la seconde moitié du XIXème s. et pour le premier conflit mondial, la distinction entre « champ de bataille » et « sanctuaire ». En effet, pour protéger les civils, il faut prévoir des sanctuaires qui sont traditionnellement les lieux de culte, les écoles, les marchés, les hôpitaux et aujourd’hui toute installation de l’O.N.U. ou toute installation d’O.N.G. agissant pour le compte de l’O.N.U. ou agissant pour soutenir les populations civiles. Et là aussi, et là encore, on assiste à une sorte de militarisation complète potentielle et parfois effective de l’espace avec, comme conséquence après le massacre des civils, la destruction parfois presque totale de villes, d’oasis et de bourgades. Alexis de Tocqueville, par ailleurs grand spécialiste de la colonisation de l’Algérie, chose pour laquelle il est moins connu que pour De la démocratie en Amérique, écrivant de façon très claire et très tranquille, si j’ose dire, qu’il faut en effet détruire toutes les villes dans lesquelles réside ou va résider Abdelkader, parce que, comme les militaires, il est parfaitement conscient que, en agissant ainsi, on prive Abdelkader de la possibilité de nourrir ses troupes, de trouver un soutien à la fois politique, matériel, logistique et éventuellement militaire. D’où une extraordinaire brutalisation du conflit qui débouche en effet sur des massacres de civils, sur la destruction de villes entières – pour citer cet épisode – sur des enfumades, notamment la célèbre et sinistre enfumade du Général Pélissier qui ne fait qu’exécuter un ordre donné préalablement par Bugeaud qui avait eu à l’endroit de ces généraux cette phrase significative : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbeahs ! Enfumez-les à outrance comme des renards ». Et Bugeaud, qui vient du Périgord, sait pertinemment que, en utilisant le terme de « renards », il bestialise ses ennemis. Et il sait pertinemment que le renard est un animal nuisible et qu’un animal nuisible, ça s’extermine au sens que le terme a au XIXème s., c.a.d. ça se massacre. Et c’est effectivement ce à quoi va se livrer le Général Pélissier dans les grottes de Dahra, où une tribu entière qui ne posait plus aucun problème militaire aux soldats de ce Général va être « enfumée », comme on le dit à l’époque, c.a.d. mille personnes (des civils, hommes, femmes, enfants, vieillards et bétail) désarmées qui vont être totalement détruites et anéanties. Ce en quoi on est là – pour reprendre cette comparaison – tout à fait légitime à considérer que cela peut être qualifié comme étant effectivement un Oradour colonial.

C.B. : – Absolument. Les enfumades effectivement peuvent prêter à penser que l’expression n’était pas si exagérée que ça. Alors, on ne va pas revenir sur le maréchal Bugeaud dont vous avez parlé. Il ne mérite pas tant d’honneur. Si ce n’est que, dans votre livre, j’ai appris avec stupeur qu’il était encore honoré, qu’il avait des rues, des places dans certaines villes, voire même, si je ne m’abuse, qu’il a donné son nom à une promotion de Saint-Cyr. C’est ça, non ?

O.L.C.G. : – L’institution militaire a sans doute une meilleure mémoire, parfois, que le pouvoir politique civil et que les citoyens, pour le dire en ces termes. En effet, une des promotions de Saint-Cyr qui va sortir en pleine Guerre d’Algérie va prendre le nom du Maréchal Bugeaud. C’est, pour l’institution militaire et sans doute, évidemment, pour le pouvoir politique, une façon de rendre hommage à ce maréchal. D’une part, parce qu’il est perçu – et l’expression est à l’époque laudative – comme un grand colonial, c.a.d. celui qui a contribué à donner à la France, si je puis dire, l’Algérie française ; c’est le cas de le dire. Et d’autre part, il est loué et considéré comme un héros par l’institution militaire dans la mesure où il a également livré, si je puis dire, aux doctrinaires de la guerre contre-révolutionnaire qui vont appliquer cette doctrine pendant la Guerre d’Algérie un certain nombre de techniques, de méthodes de guerre, qui vont être perfectionnées à partir du moment où débute la dernière Guerre d’Algérie, le 1er novembre 1954. Et rappeler, en effet, – c’est important de le dire – que Bugeaud n’est pas simplement le bourreau des indigènes, il a été toute sa vie un ennemi farouche de la République, qu’il a toujours combattue par les armes, et lorsqu’il est défait à la suite de la victoire de la Révolution de février 1848, il prend alors la plume pour rédiger un traité pendant très longtemps oublié qui est, au fond, le premier traité de guerre contre-révolutionnaire en milieu urbain et qui porte le titre de La guerre des rues et des maisons. L’objectif de Bugeaud dans cet écrit étant de sanctuariser autant qu’il est possible la capitale pour éviter la réitération des révolutions et des insurrections, en particulier à Paris. Ces insurrections et ces révolutions étant perçues évidemment comme particulièrement dangereuses pour l’ordre établi et pour la France toute entière.

C.B. : – C’était important de le rappeler. Quels sont, à votre avis, les termes les plus appropriés pour parler des guerres d’Algérie ? Génocides, crimes contre l’humanité, massacres… ? Qu’est-ce qui conviendrait le mieux ?

O.L.C.G. : – Tout d’abord préciser que, là aussi, de même qu’il me paraît impropre de parler de la Guerre d’Algérie, il me paraît impropre de parler de la guerre en général, au singulier. Et qu’il faut, bien au contraire, pour pouvoir distinguer les différents types de guerres opposer – en tout cas distinguer – ce qu’il est convenu d’appeler les conflits inter-étatiques, dits conventionnels, respectueux d’un certain nombre de règles conventionnelles qui cherchent à borner la violence des guerres et donc des militaires des guerres coloniales qu’il faut qualifier, pour les raisons qui ont été explicitées il y a un instant, de guerres totales. Relativement à la guerre ou aux guerres menées en Algérie, nous avons affaire non pas à une guerre dont l’objectif serait le génocide, c.a.d. la destruction totale des populations algériennes – même si à l’intérieur des opérations militaires qui ont été menées notamment par le Général Bugeaud – on est en droit de considérer que certains actes pourraient être aujourd’hui qualifiés d’actes génocidaires, l’objectif de la conquête n’est pas la destruction des populations (pour une raison bien simple, c’est que Bugeaud, comme ses contemporains, a déjà en tête de faire de l’Algérie une colonie de peuplement ; autrement dit, une colonie qui reposera, entre autres, mais pas uniquement, sur l’exploitation de la main d’œuvre indigène. Et donc pour exploiter une main d’œuvre indigène…

C.B. : – Il ne faut pas la détruire…

O.L.C.G. : – Il faut évidemment ne pas la détruire. Ce qui n’est pas contradictoire avec des massacres qui ont un objectif très clair (assumé) : terroriser les populations civiles, de façon à créer des conditions, si je puis dire, optimales à l’établissement d’un ordre colonial qui est indispensable pour transformer l’Algérie en colonie de peuplement. C’est-à-dire assurer pour les Colons la sécurité de leurs personnes et la sécurité de leurs biens.

C.B. : – Alors, il nous reste une minute. Ça va être difficile de s’étendre…, mais pour conclure : est-ce que, au regard de cette analyse, on pourrait s’appesantir sur l’actualité, éventuellement l’avenir, des relations franco-algériennes ? Quelles leçons peut-on tirer de cette histoire ? En une minute.

O.L.C.G. : – Rappeler que ces relations franco-algériennes sont évidemment déterminées du côté de la France par le fait que, jusqu’à présent, il n’y a eu aucune reconnaissance officielle par les plus hautes autorités de l’Etat des crimes qui ont été commis par la France entre 1830 et le 19 mars 1962.

C.B. : – C’est malheureusement sur cette note assez sinistre que nous allons terminer. Notre émission touche à sa fin. On aimerait toujours continuer beaucoup plus longtemps. Je remercie notre invité, Olivier Le Cour Grandmaison.