L’affaire Marcel Lefebvre Ou l’histoire du seul Schisme qui renforça l’Église catholique

Pourquoi traiter de l’Affaire Lefebvre, du Schisme et de ses conséquences dans l’Église catholique alors que nous, Libres Penseurs, renvoyons dos à dos les Cléricaux ?

On pourrait être tenté de laisser les Catholiques s’entre-déchirer et contempler tout cela du haut de notre Levantin laïque, mais force est de constater que ce problème a des conséquences sur la Société civile, sur notre vie courante même, puisqu’il semble difficile aujourd’hui de pouvoir aller voir un film dont l’Église a décrété l’Autodafé sans risquer de subir des gaz lacrymogènes ou de brûler vif dans un cinéma, d’écouter une chanteuse qui a le tort de déplaire aux Cléricaux-Royalistes ou même de lire un livre « blasphématoire » interdit dans plusieurs pays, dont l’auteur est victime d’un « contrat de meurtre » par un Ayatollah, comme au bon vieux temps de la Maffia ; voire de se procurer un disque d’une chanteuse dont une chanson n’est pas conforme à la vision des Intégristes sur Allah. Même, la science, par pilule abortive interposée, est priée de se plier au Dogme catholique.

Un autre aspect de notre intérêt pour l’Affaire Lefebvre est de voir aujourd’hui la stratégie de l’Église et les problèmes dans lesquels elle se débat.

Pourquoi, après avoir interdit la Messe en latin, se met-elle à en refaire à tout va ? Il est vrai, que la Messe aujourd’hui ressemble plus à une réunion de la CFDT qu’à un acte liturgique avec la pompe nécessaire qui faisait dire d’elle qu’elle était avant tout le spectacle du dimanche pour les Fidèles. Georges Brassens n’a-t-il pas fait une chanson où il disait « sans le latin, la messe nous emmerde… » ?

Ce n’est pas bien sûr pour amuser à nouveau le Bon-Peuple que l’Église reparle en Latin. C’est pour récupérer, en les séduisant, les Intégristes qui ne veulent pas rompre avec l’Évêque de Rome, successeur sur le Trône de Pierre.

Pourquoi le Schisme ? Était-il inévitable ? C’est ce que nous allons essayer d’expliquer. Tout prédisposait Jean-Paul II, membre présumé de l’Opus Dei -conservateur patenté- à s’entendre avec les Traditionalistes. Il a renouvelé plus de la moitié des Évêques dans le monde, en ne les remplaçant quasiment que par des « Conservateurs ».

Il a mis au pas le Sacré-Collège en appliquant à fond Vatican-I qui promulgua le Dogme de l’Infaillibilité pontificale, donnant tout le pouvoir au Souverain pontife, contre Vatican-II qui instaura la Collégialité des Évêques, contre-pouvoir à celui du Pape, dont Paul VI dût même limiter le pouvoir après le Concile par une Circulaire papale.

Jean-Paul II s’est fait le champion du Magistère de l’Église. Il a fait plusieurs fois le tour du monde en plus de quatre-vingt voyages hors de la Cité du Vatican : 4 en moyenne par an. Du jamais vu ! On l’a vu ainsi prêcher le Dogme et la Soumission aux quatre coins du monde.

Plus que tout autre Pape au cours du XXème siècle, il a porté sur lui la Tradition ecclésiale d’une religion obscurantiste, dogmatique, intolérante et conquérante, rêvant de ramener les citoyens du monde à l’état de membres d’un Troupeau dont il serait le Pasteur. C’est le nouveau Panurge qui voudrait entraîner l’Humanité vers le passé de servilité duquel elle a eu tant de mal à se dégager.

C’est contre l’Église et sa Théologie, qui veut que la Terre soit une vallée de larmes, que l’Humanité a voulu instaurer le Bonheur ici-bas, sans attendre la promesse d’une félicité mensongère d’un Royaume qui n’existe pas, et qui sert à justifier la soumission et l’oppression des Grands de ce monde sur nos concitoyens.

Voilà qui est Jean-Paul II, et voilà à quoi il sert. L’Affaire Lefebvre aura au moins permis de voir cela, et de faire redécouvrir la Mission réactionnaire du Vatican, à tous ceux qui, croyant la lutte finie contre le Cléricalisme, avaient rangé la raison et la Pensée libre au magasin des accessoires de l’Histoire.

Je ne parle pas ici bien sûr de ceux qui ont fait acte de foi de se soumettre à Rome pour des raisons de basse politique. Le Totalitarisme appelle toujours l’Intolérance à son secours. Le Trône et l’Autel sont partout dans le monde en train de se redonner la main pour régner à nouveau sur nous.

Certains diront « exagération ! ». Or il n’en est rien. L’Actualité Religieuse dans le Monde ; revue catholique, porte-parole autorisé de l’Église de France, a publié une information jamais démentie dans son numéro du 15 avril 1988. Selon cette revue, le Gouvernement français a fait parvenir une note au Vatican pour que la réconciliation entre Rome et les Intégristes ne se fasse pas avant les élections présidentielles d’avril 1988, pour ne pas donner, je cite textuellement, des voix à Jean-Marie Le Pen. La revue religieuse note d’ailleurs que cela a été confirmé par l’Abbé Lorans.

On se croirait revenu au temps où l’Église catholique était religion d’État, où le Pouvoir temporel et le Pouvoir spirituel étaient confondus pour régner et dominer sur la société. Ces problèmes sont toujours d’une brûlante actualité. Entrons maintenant dans le vif du sujet, examinons les protagonistes, leurs raisons et leurs actions.

L’Intégrisme : Un aspect permanent de l’Église

L’Intégrisme n’est pas né de rien. Cette volonté réactionnaire, au sens littéral du terme, est de rester les yeux fixés sur les règles du passé : figer l’Église et ses rites pour mieux figer le monde. C’est le refus de la société industrielle qui, moteur du Progrès humain, a brisé la Société pastorale de la campagne, où le Serf n’avait comme seul horizon que le clocher de sa paroisse, comme seul Maître : le Hobereau et comme seul Guide spirituel : le Prêtre.

Dès que l’Humanité reprend sa marche en avant vers le Progrès, après des siècles de Réaction due à l’effondrement de l’Empire romain, l’Église, en réfraction est tiraillée entre deux ailes. L’une a peur, en restant immobile, que l’Église soit rejetée, il lui faut donc s’adapter ; l’autre a peur que, l’Église changeant, ne soit plus l’Église. Cette opposition on la retrouve dans la querelle entre « Jansénistes » et « Jésuites », entre « Gallicans » et « Ultramontains », et aujourd’hui entre « Traditionalistes » et soi-disant « Modernistes ». Je dis « soi-disant Modernistes », car on présente cette opposition comme étant celle, entre autres, – entre « Intégristes » et « Démocrates-Chrétiens ».

Léon XIII, le Pape du Ralliement a écrit Rerum Novarum (1891). Cette Encyclique dénonce à la fois la Lutte de Classe, le Libéralisme qui renforce la Lutte de Classe et le Socialisme. On peut dater la naissance de la Démocratie-Chrétienne à cette Encyclique, et aussi celle de l’Intégrisme moderne.

Les deux ont la même source, même si plus tard ils finiront par s’opposer. Ils se sont constitués tous deux en réaction, en condamnation de la Société moderne et du Principe de Laïcisation de la Société civile. Seuls, après, les moyens les feront diverger et non le but qui leur reste commun : la mainmise de l’Église sur la Société et les Consciences.

On peut prendre comme un exemple de cette Genèse commune, la question de la Science. Les Intégristes sont fervents adeptes de Thomas d’Aquin. Celui-ci, dans sa Somme théologique, explique : « que le monde ait commencé est un objet de foi ; ce n’est pas un objet de démonstration ou de science. Et cette observation est utile à faire, de crainte qu’en prétendant démontrer les choses de la foi au moyen de preuves peu concluantes, on ne s’expose à la dérision des incrédules, leur donnant à penser que nous adhérons pour de telles raisons aux arguments de la foi ».

C’était, à cette époque ancienne, le remake théologisé de ce que disait Tertullien aux premières heures du Christianisme : « Je crois parce que c’est absurde, sinon je n’aurais pas besoin de croire, car alors je saurais ». Ce qui dispensait de prouver ce à quoi on prétendait croire.

La revue catholique internationale Communio patronnée par Karol Wojtyla, les cardinaux Lustiger, Ratzinger et Daniélou ne peut être accusée d’intégrisme. Elle se veut résolument « moderne », adepte de l’Église dans le monde. Dans un article paru en mai 1988, un rédacteur écrit : « Nous voudrions ici seulement suggérer que ce n’est pas à la Science de confirmer la Foi, mais plutôt à la Foi de fonder correctement la Science ».

C’est dans la forme et dans le fond la même position réactionnaire de la mainmise de l’Obscurantisme sur la Science. Cette question m’amène à aborder le problème du Concile Vatican II.

Le Concile Vatican II n’est pas une rupture  dans la Tradition de l’Église Catholique

L’Évêque Claude Dagens écrit un article dans le même numéro de Communio sous le titre : Vatican II : un Concile traditionnel ? Cela est fort intéressant, car les Intégristes présentent Vatican II comme la Pomme de Discorde entre eux et Rome.

Jean XXIII dans son discours d’ouverture du 11 Octobre 1962 déclare : « Notre devoir n’est pas seulement de garder ce précieux trésor comme si nous n’avions souci que du passé, mais de nous donner, avec une volonté résolue, à l’œuvre que réclame notre époque, poursuivant ainsi le chemin que l’Église parcourt depuis vingt siècles ».

Claude Dagens résume : « 1988 n’est pas le monde de 1962, mais c’est toujours le monde où l’Église est appelée à vivre de la Tradition reçue des Apôtres ». Voilà comment l’Évêque explique le début du Concile : « Au début, les Évêques se trouvaient devant de multiples schémas (près de 70). Il manquait une idée force, un axe de travail. Durant plusieurs semaines, on tâtonna, et puis, peu à peu, à travers les échanges, les conversations, tout ce brassage d’idées et d’expériences que permet une assemblée de plus de 2 000 hommes venant du monde entier, un thème dominant émergea : le Thème de l’Église. Vers la fin de la première session, en Décembre 1962, le Cardinal Montini (futur Paul VI) plaida pour une cohérence interne du travail conciliaire. Le Cardinal Suenens, lui, proposa un programme : « il fallait considérer l’Église à la fois « ad intra », dans sa nature profonde, et « ad extra » dans sa relation au monde ».

Il poursuit : « En ce sens, Vatican II est profondément Traditionnel ; il fait même apparaître, comme le dit aussi le Père de Lubac, qu’un souci exclusif de pure et simple conservation n’est pas vraiment traditionnel. Le Traditionalisme de Bonald ou de Joseph de Maistre, qui identifie les valeurs du Catholicisme aux valeurs de l’Ancien-Régime, n’est pas Traditionnel. Il est lié à une époque donnée où l’Église avait d’ailleurs à se défendre contre des adversaires réels. Mais l’esprit d’une époque ne peut jamais s’identifier à l’Esprit-Saint. Ceci est aussi vrai pour le XIXème Siècle que pour le XXème ».

En effet, la Tradition de l’Église, à travers les âges, c’est d’être le Guide Spirituel du Bras Séculier, qu’on a popularisé sous les formules « l’Alliance du Sabre et du Goupillon » et « l’Alliance du Trône et de l’Autel ». Et ce, quelle que soit la forme du Trône.

Paul dit saint, dans son Épître aux Romains, ne dit-il pas « Soumettez-vous au Pouvoir, car il n’est pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu ? » Ce que les Saintes-Ecritures ont aussi popularisé dans la fameuse formule : « Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César ». La véritable Tradition de l’Église est un fond et non une forme, un contenu et non simplement un contenant.

L’Évêque Claude Dagens note, fort à propos, ceci : « Une chose est sûre, les hommes qui ont préparé et réalisé le Concile étaient tous des hommes enracinés dans la Tradition de l’Église, des hommes qui connaissaient cette Tradition et qui en vivaient. Tout le contraire d’une bande d’agitateurs aux idées farfelues, qui auraient décidé le « chambardement » des dogmes ».

Les deux reproches fondamentaux des Intégristes au Concile Vatican II portent sur la Liberté religieuse et sur l’Œcuménisme. C’est le rejet de l’Encyclique Dignitatis humanae de Paul VI. Voilà ce qu’en dit Communio dans l’article Qui a brulé les idoles de Clovis ? : « La lecture de Dignitatis humanae suffit à établir que l’Église n’a pas voulu revenir sur son refus de reconnaître des Droits à l’Erreur, mais préciser seulement qu’elle admettait le Droit à l’Erreur ». En clair, comme l’ont stipulé expressément les Catholiques : « Oui à la liberté des Consciences qui est une Liberté de perfection. Non à la Liberté de conscience qui est une liberté d’indifférence ».

Quand l’Église régnait, elle interdisait la Liberté religieuse et la Liberté de Conscience. Quand elle est en position de faiblesse, non reconnue comme Religion d’Etat, elle se réclame de la Liberté religieuse contre la Liberté de Conscience, comme ultime obstacle à la Liberté de Conscience.

La Déclaration de Vatican II à ce sujet est claire, elle a pour titre :  La liberté de conscience condamnée par Grégoire XVI et Pie IX n’est pas le droit à la liberté religieuse de Dignitatis Humanae . Sans commentaire !

Autre flèche intégriste contre Vatican II, l’Œcuménisme. Marcel Lefebvre dans son livre Ils l’ont découronné écrit : « On peut se sauver dans le Protestantisme mais pas par le Protestantisme. Au ciel, il n’y a pas de Protestants, il n’y a que des Catholiques ». Nous, Libres Penseurs, savons bien qu’il n’y a pas de Protestants au ciel, mais il n’y a pas plus de Catholiques, de Musulmans, de Juifs que d’Adorateurs du Culte de l’Oignon, pour la bonne raison qu’il n’y a pas de Ciel, au sens du Paradis Céleste.

L’Actualité Religieuse dans le Monde, dans son numéro d’avril 1988 consacré à l’Affaire Lefebvre, répond : « Ainsi, il ne faut rien connaître de la réalité œcuménique pour n’y voir qu’une démission du Catholicisme devant les requêtes protestantes. Trancher en ce sens, c’est s’interdire de rien comprendre à cette longue marche -pleine de détours et d’obstacles il est vrai- de tous les Chrétiens vers une Vérité commune ».

Cette vérité commune, c’est bien sur le Magistère de l’Église catholique, car s’il est vrai « qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père… Il ne saurait y avoir qu’un seul Troupeau et qu’un seul Pasteur ». Vous avez deviné : le Troupeau est catholique et le Pasteur est l’Évêque de Rome. Et cette revue religieuse conclut que pour arriver à ce but : « la crispation intégriste sur une « Tradition » confondue avec l’enfance religieuse n’est certainement pas l’issue ».

Et Jean-Claude Petit, directeur de rédaction de la Vie (anciennement La Vie Catholique), de résumer : « Au-delà de la querelle disciplinaire, le conflit porte sur deux manières de vivre l’Église. Le Concile a tranché : l’Église est faite pour le monde. Les Chrétiens vivent au milieu de leurs Frères, sans crainte de perdre leur identité ». Pour cléricaliser le monde qui lui échappe, l’Église doit être là où le Troupeau passe son temps à paître, dans la Société civile.

C’est là le sens de Vatican II, et cela est bien la Tradition d’Évangélisation du Catholicisme, terme qui vient du grec qui veut dire Universel. Et l’Univers n’est plus à Rome, alors il faut, pour les « saints-Pères », partir à sa recherche pour le dominer, pour l’évangéliser à nouveau.

Dans son livre Ils l’ont découronné, Marcel Lefebvre clôt celui-ci par une ode à la « Cité catholique ». Il écrit : « Il faut rebâtir les citadelles écroulées, reconstruire les bastions de la Foi : d’abord le saint sacrifice de la Messe de toujours, qui fait les saints ; ensuite nos chapelles…, nos monastères, nos familles nombreuses, nos écoles catholiques, nos entreprises…, nos hommes politiques décidés à faire la politique de Jésus-Christ, c’est tout un tissu de vie sociale chrétienne, de coutumes chrétiennes, de réflexes chrétiens qu’il nous faut restaurer ».

Luc Perrin, dans son ouvrage L’Affaire Lefebvre, répond : « Ce programme, à en croire le fondateur d’Ecône, ne serait plus celui de l’Église depuis la mort de Pie XII en 1958, et le Concile aurait permis « le triomphe du Libéralisme » … Cet échafaudage théorique est séduisant, mais les bases en sont bien fragiles. Comment expliquer le Protocole d’Accord signé avec Mgr Lefebvre le 5 Mai 1988 ? Comment comprendre les ralliements de Prêtres Traditionalistes, acceptés par Rome presque sans condition ? Comment ne pas s’interroger enfin sur l’accusation de « Traditionalisme sans Lefebvre » lancée contre Rome en Janvier 1989 dans la revue Concilium ?

L’observation du Catholicisme contemporain permet de constater la pérennité de la conception intégrale : non, l’Église n’est pas convertie au Libéralisme. Evoquant la Liberté de Conscience, le Pape Jean-Paul II précise : « Se réclamer de cette conscience pour contester la Vérité de ce qui est enseigné par le Magistère comporte le refus de la conception catholique, tant du Magistère que de la Conscience morale ». (Allocution du 12 Novembre 1988). Pour avoir répudié la contrainte étatique en cette matière, l’Église romaine n’en a pas pour autant reconnu l’autonomie de la Conscience individuelle. L’État n’a pas autorité sur la conscience religieuse, mais la conscience religieuse de l’individu n’a pas primauté sur l’Église. Celle-ci répond de la même façon à la protestation de Mgr Lefebvre

Soyons clairs : Paul VI et Jean-Paul II ont poursuivi 12 années durant le dialogue avec Mgr Lefebvre et le Schisme n’a été prononcé que pour une raison disciplinaire.

D’ailleurs, à peine la rupture était-elle consommée que le Cardinal Oddi déclarait sereinement : « Entre les Traditionalistes et l’Église, il n’y a aucun obstacle de Foi. Si le système de référence est bien identique, le désaccord persiste quant aux conditions de son application. Le Catholicisme romain n’est pas moins intransigeant que celui d’Ecône, il l’est différemment ».

Une fois le cadre clairement posé, examinons en détail les protagonistes du Schisme des Traditionalistes.

CURRICULUM VITAE  DE MARCEL LEFEBVRE ET DES TRADITIONALISTES

Marcel Lefebvre est né le 29 Décembre 1905 à Tourcoing ; 20 jours après le vote de la loi de Séparation des Églises et de l’Etat. Ça commençait déjà mal pour lui. Dans sa famille, on aimait la soutane : sur huit enfants, deux fils et trois filles revêtiront la robe de bure de l’Église.

Il est ordonné Prêtre le 21 Septembre 1929 par Lienart, évêque de Lille ; et nommé Évêque en 1947, à 42 ans, ce qui est assez jeune pour le souligner, et qui démontre les bons sentiments qu’il procure au Vatican.

Il est ensuite nommé Délégué apostolique de Pie XII pour l’Afrique francophone et Archevêque de Dakar, où il s’illustre par son prosélytisme. Il aidera à l’émergence d’un Clergé local mais se prononce contre toute Indépendance des pays africains. Il s’illustrera aussi par cette phrase : « Avant l’arrivée des Missionnaires, il n’y avait pas d’Amour en Afrique ». Ce qui lui vaudra quelques inimitiés solides en Afrique.

Puis, Jean XXIII, après la Décolonisation, lui confiera la responsabilité du Séminaire français de Rome ; et lui fit jouer un rôle actif dans la préparation de Vatican II. Il participera au Concile en tant que Supérieur des Pères-du-Saint-Esprit, animera l’opposition aux conclusions du Concile et refusera -avec une minorité- de signer les Actes de Vatican II.

En 1967, il donne sa démission à Paul VI. En 1976, il donnera une grande messe à Lille, le 29 août, où il dénonce le Concile devant 8 000 fidèles. Il commence les Ordinations sauvages des Prêtres de la Fraternité-Saint-Pie-X qu’il a fondée en 1970. Il est alors « suspendu a divinis » par Paul VI.

En 1988, la Fraternité-Saint-Pie X compte 260 Prêtres, dont 210 ont été ordonnés par Lefebvre. Ses Séminaires comportent 300 postulants au sacerdoce. La Fraternité a 70 Prieurés, 5 Séminaires répartis dans le monde entier. Elle est présente dans 28 pays, a 500 lieux de culte en Europe et 7 Carmels tous fondés et dirigés par la sœur de Lefebvre, Mère Marie-Christiane.

Un Évêque brésilien en retraite, de Castro-Meyer, a été le seul Mitré à le rejoindre dans sa dissidence. Les élèves des écoles Traditionalistes bénéficient des subventions de l’Association pour la Défense de l’Ecole Catholique.

On estime à 100 000 les Traditionalistes en France. Selon un sondage publié au moment du Schisme : 70 % des Français sont Catholiques, dont 3 % seulement sont des Pratiquants, et 20 % de ces 3 % se réclament comme Traditionalistes, et 4 % des Prêtres en France aussi.

Deux autres sondages français en 1976 donnaient les informations suivantes :

  • 45 % (56 % des Pratiquants réguliers) se définissent comme Traditionalistes,

  • 28 % (26 % des Pratiquants réguliers) approuvent Marcel Lefebvre,

  • 18 % (5 % des Pratiquants réguliers) sont prêts à le suivre dans une rupture avec Rome.

Si les Fidèles de Marcel Lefebvre sont répandus dans le monde entier, la réalité est essentiellement française. Cela est dû à la situation spécifique dans notre pays.

D’abord la Révolution Française et la Constitution Civile du Clergé, qui par sa recherche d’une Église gallicane, a laissé des traces durables. L’Église s’est largement identifiée à la Contre-Révolution, à la Restauration et a été un fer de lance unificateur contre la Gueuse. Le « ralliement » de Léon XIII a désorienté une partie importante de l’Église.

La loi de Séparation des Églises et de l’État a continué à perturber cette Église si pleine de la revendication de l’ordre éternel chrétien par l’alliance avec le pouvoir temporel. La volonté de l’Épiscopat français de subvertir la République, en se déclarant « moderne », en voulant et en réussissant la colonisation de la gauche et des tenants officiels de la Laïcité, ralliés depuis « à la laïcité ouverte », a contribué aussi à déboussoler une partie du Clergé et des Croyants.

Enfin, l’épreuve de la décolonisation a montré les alliances entre une partie de l’Église et l’extrême-droite. Marcel Lefebvre était connu pour être un chaud partisan de « l’Algérie française ». Des liens étroits se sont alors tissés qui ont permis le développement des Traditionalistes en rupture avec l’Église officielle de France.

Il y a une relation étroite et dialectique entre l’existence du Traditionalisme et la montée de Le Pen, même si les deux mouvances ne sont pas totalement identifiables. L’importance de la question de l’Intégrisme en France a pour fond la crise des Vocations à la Prêtrise.

La crise des Vocations,  ou la Baisse Tendancielle du Taux de Curés

Rappelons l’enjeu par une déclaration de l’Archevêque Vilnet : « L’Église universelle et locale ne peut se passer de prêtres. Sans Prêtres, sans Evêques, sans Fondations, l’Église ne pourrait ni vivre, ni agir ». La crise est préoccupante, elle menace l’Église. C’est pourquoi Jean-Paul II a fait de son Pontificat une action en faveur des laïcs, les Religieux sans soutanes et sans vœux, sans les contraintes du Célibat, pour qu’ils remplacent les Prêtres défaillants.

La crise des vocations

Mais il faut quand même un minimum de Prêtres pour les encadrer. Chacun sait que Rome refuse l’Ordination des Femmes à la Prêtrise, de plus en plus les laïcs donnent un certain nombre de sacrements. Il est vital, si le Vatican veut pouvoir tenir sur le refus des Femmes-Prêtres, qu’il recrute à nouveau des Curés. Or, cette bataille est loin d’être gagnée.

En 1950, il y avait 1 000 Ordinations. En 1970, le chiffre tombe à 285, en 1977 à 99. En 1965, il y avait 41 000 prêtres contre 28 000 en 1985. C’est pourquoi le Vatican lorgne du côté des Traditionalistes où l’on recrute beaucoup. En 1986, il y avait 300 séminaristes dans les établissements de la Fraternité-Saint-Pie-X et 1 287 dans ceux de l’Église de France. Or, il faut savoir que plus de la moitié feront défaut au moment de l’Ordination, alors que chez les Traditionalistes, elles se font plutôt rares.

Dans son rapport à Jean-Paul II, le cardinal Gagnon, en visite à Ecône, prévoyait 500 ordinations de prêtres de Lefebvre d’ici 5 ans. Cela fait envie à Rome, c’est pourquoi il y a eu autant de négociations pour tenter de les ramener dans le giron de l’Église.

L’intérêt n’était pas gratuit. Et cela a failli réussir. Même le schisme, on le verra plus tard, n’a rien retiré à cet objectif du Vatican, du fait essentiellement des contradictions Intégristes. Car il y a une contradiction insoutenable pour les Traditionalistes en rompant avec le Siège de Pierre à Rome.

Le Catholicisme, c’est Rome,  Sinon ce n’est plus le Catholicisme, surtout Traditionaliste

Le Catholicisme est fondamentalement la soumission au lien avec le Vatican. Rompre le lien, c’est rompre avec le Catholicisme. C’est pourquoi Lefebvre a tout fait pour préserver ce lien, même en critiquant vertement Rome. Celui-ci n’est pas un Sédevacantiste, c’est-à-dire un partisan de la théorie qui stipule que le Siège de Pierre est vacant depuis la mort de Pie XII, déclarant illégitimes Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul Ier et Jean-Paul II.

C’est contraint et forcé pour des raisons de survie de son mouvement que Marcel Lefebvre a été jusqu’au Schisme, qu’il nie d’ailleurs. Pour lui, il est toujours avec Rome. Cette filiation avec le Vatican, Lefebvre n’a cessé de s’en réclamer. Dans son Manifeste du 21 novembre 1974, il déclare : « Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme à la Rome catholique gardienne de la foi catholique et des Traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, Maîtresse de sagesse et de vérité ».

Les 13 février et 3 mars 1975, il doit partir s’expliquer à Rome. Devant la décision de la Commission romaine de retirer l’autorisation du Saint-Siège à la Fraternité-Saint-Pie-X, il en appelle au pape : « Si un Evêque rompt avec Rome, ce ne sera pas moi » déclare-t-il alors.

Messe à St-Nicolas du Chardonnet (Paris)

Lors de sa visite, le Cardinal Gagnon, venu inspecter Ecône et la Fraternité pour promouvoir un rapprochement, devait se rendre à Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Les Intégristes déclarent : « Enfin, Rome accepte de voir ce que nous sommes. On va pouvoir rentrer dans le sein de l’Église et garder notre liturgie ». (Le Monde du 24/11/87). Toujours rapportés par le même journal, ces propos tenus à Saint-Nicolas-du-Chardonnet par un étudiant d’extrême-droite : « Le Pape et Mgr Lefebvre sont tous les deux des saints hommes. Mais ils sont abusés par les médias et par la Camarilla rouge du Vatican ».

Dans la lettre qu’il adresse aux quatre futurs Évêques qu’il va consacrer le 30 Juin 1988, il écrit : « Je vous conjure de demeurer attachés au siège de Pierre, à l’Église romaine, mère et maîtresse de toutes les Églises, dans la foi catholique intégrale ». Le 30 juin 1988, pendant le Sacre, il déclare : « Nous ne sommes pas des Schismatiques. Il n’est pas question de nous séparer de Rome ni de constituer des Églises parallèles. Loin de nous cette pensée misérable. C’est au contraire pour manifester notre attachement à Rome, à l’Église de toujours que nous faisons cette cérémonie ».

Au moment du Schisme, le journal traditionaliste Présent écrit encore : « Le Pape est soit prisonnier des lobbies, soit mal informé. Ou bien, il ne veut pas tenir tête à une partie des Evêques français ». Et pourtant Lefebvre consacre quatre Évêques en violation de la Loi romaine ; bafouant le Droit Canon qui stipule expressément que le Sacre d’Évêque doit se faire avec l’accord du Pape. Or, le Pape n’est pas d’accord.

Lefebvre se veut le gardien de la Tradition catholique, mais il la bafoue et la foule aux pieds. Comme le note Communio dans son article Qui a brûlé les idoles de Clovis ? : « Dans tous les cas, l’Intégrisme finit par déboucher sur sa négation, puisqu’il oppose la force de la conviction personnelle à l’autorité du Magistère, dans la mesure où ce n’est désormais plus à la Hiérarchie qu’il demande d’interpréter les volontés de Dieu et les enseignements de la Tradition, mais bien à chacun des Fidèles, sommés de se déterminer dans son for intérieur ».

C’est, en effet, la contradiction ultime. Pour les Traditionalistes, l’Église est tout, le Troupeau n’est rien, il est fait pour obéir au Vatican. Et là, Lefebvre en appelle au Troupeau pour juger l’Église. Les Intégristes sont fervents de la hiérarchie théocratique du Catholicisme, ils dénoncent la Collégialité des Évêques mise en œuvre par Vatican II, comme étant réductrice du Pouvoir infaillible du Souverain Pontife. Le seul maître, après Dieu, c’est le Pape, et la Plèbe chrétienne doit suivre, Évêques y compris. Et là, ils en appellent à la plèbe contre le pape. C’est la révolution dans la réaction, c’est l’anti-traditionalisme.

C’est pourquoi les Intégristes nient le Schisme, et pourtant comme disait Galilée : « Elle tourne », et le Schisme est bien là ! Il y a eu désobéissance à l’Autorité pontificale. Cette position n’est pas tenable, elle ne pourra durer sans conséquences importantes pour les Traditionalistes. Et cela, les Traditionalistes en sont bien conscients.

Ainsi, après le Sacre schismatique, il y a eu un débat sur la 5 entre un « intégriste » (journaliste au Choc du Mois, revue mensuelle d’extrême-droite liée à Lefebvre et à Le Pen) et un « Moderniste » (journaliste à Témoignage Chrétien). Une question a été posée sur Minitel. 63,30 % des 1 090 personnes qui ont répondu, ont indiqué, qu’à leur avis, le Schisme était temporaire.

Avant de voir le Schisme et ses conséquences, examinons pourquoi et comment se sont déroulées les discussions et négociations entre Marcel Lefebvre et Rome.

Le Temps du Dialogue,  de la Répression et des Manœuvres

Il est vital, nous l’avons vu, pour Rome de tenter de récupérer le réseau très actif des Prêtres Traditionalistes. C’est une des raisons du dialogue qui va se nouer entre le Vatican et Marcel Lefebvre. Elle n’est cependant pas exclusive.

S’il n’y a pas une Église de « droite », ni une Église de « gauche », il n’en demeure pas moins que l’Église, comme tout regroupement social, comporte des différences qu’il serait stupide de nier au nom de notre lutte contre le Dogme et l’Obscurantisme et de son instrument : le Clergé catholique. Ces différences (Intégristes, Modernistes, Théologiens de la Libération, etc.…), loin d’être un facteur de faiblesse, sont pour l’Église une puissance considérable. Cela lui permet de « ratisser » large, de recruter dans tous les milieux. De ce point de vue, l’Église catholique est un gigantesque self-service, où la cuisine est toujours la même, mais dont les plats sont présentés différemment.

Cela présente un avantage considérable, celui de permettre au Pape d’apparaître comme un Bonaparte au-dessus de la mêlée, jouant les sensibilités les unes contre les autres, et d’apparaître pour tous comme étant le Recours ultime et le Sauveur suprême.

Ainsi, Henri Tincq, le Chroniqueur religieux du Monde, écrit le 2 juillet 1988 : « Jean-Paul II avait fait du maintien de l’unité de l’Église, l’un des axes essentiels de son Pontificat, menant sa barque dans les courants alternativement les plus progressistes et les plus modérés, n’arbitrant jamais entre les deux de manière décisive. « Je ne veux pas de Schisme au cours de mon pontificat » aurait-il déclaré peu de temps après son élection en 1978, impressionné par la fin du règne de Paul VI, que la dissidence de Mgr Lefebvre avait fortement assombrie ».

la congrégation pour la doctrine de la foi (2025) alias la Ste Inquisition)

Le dialogue va donc se nouer, mais l’Inquisition n’est pas morte. Successivement, il y aura la carotte et le bâton pour faire céder les Traditionalistes. Examinons d’abord le bâton.

L’Archevêque Plateau de Bourges, porte plainte le 4 novembre 1986 pour faire chasser un Prêtre intégriste d’une Église et d’un presbytère de l’Indre. Idem à Port-Marly (Yvelines) où, chose étonnante, le Tribunal de la République « laïque » nomme le maire de Versailles, qui appartient au C.D.S. (Démocrates-Chrétiens), comme Médiateur pour « rechercher les bases d’un accord sur les conditions de l’exercice du Culte catholique dans l’Église Saint-Louis ». On est revenu au Concordat de Bonaparte, où c’était à l’Autorité civile de réglementer le Culte !

Même après le Schisme du 30 Juin 1988, où pourtant l’Église fait les yeux doux aux Traditionalistes, l’Archevêque Lustiger de Paris informe le 10 Juillet 1988, qu’il veut récupérer Saint-Nicolas-du-Chardonnet et qu’il excommuniera les Prêtres qui participeront liturgiquement à la messe du 15 août.

Et pourtant, le 17 octobre 1987, le même Lustiger déclarait : « Tous les Catholiques doivent se réjouir lorsque l’amour du Christ rassemble les enfants de l’Église dans la vérité. Je prie pour Mgr Lefebvre, mon Frère dans l’Episcopat ». La duplicité de ces gens-là est toujours extraordinaire.

Le Cardinal Ratzinger -Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi (Fille du Saint-Office et de l’Inquisition) – rencontre les 14 Juillet et 17 Octobre 1987 Lefebvre et discute. Celui-ci déclare : « les relations semblent plutôt s’améliorer avec Rome ».

Le même Ratzinger informe, le 29 octobre de la même année, que le Pape a désigné le Cardinal Gagnon – considéré comme conservateur et proche des Traditionalistes – pour une mission d’information auprès de la Fraternité-Saint-Pie-X. Le 22 novembre 1987, Lustiger dira une Messe en Latin selon le Rite de Saint-Pie-V, si chère aux Intégristes, à l’Église Saint-Eugène-Sainte-Cécile dans le 9ème arrondissement de Paris.

A la fin 1987, Lefebvre fait monter les enchères et déclare à la télévision allemande : « 1988 sera l’année des Sacres ». Début 1988, le Cardinal Gagnon remet son rapport à Rome. Il constate : « 80 % des Fidèles Traditionalistes veulent vraiment la paix et la Communion avec Rome ». Il fixe à 15 % la proportion de vrais Intégristes, proches de l’extrême-droite et héritiers des idées de l’Action-Française, condamnée en 1926 par le Pape.

Rappelons pour la petite histoire que Charles Maurras était Agnostique, mais qu’il voyait dans l’Église catholique, le modèle de la Société autoritaire et antidémocratique qu’il rêvait. Il est piquant de voir les Traditionalistes se référer à un Agnostique ! Mais enfin, les voies du Seigneur sont impénétrables, paraît-il …

La mission du Cardinal Gagnon visait à la mise en règle canonique de la Fraternité-Saint-Pie-X. L’Archevêque Lefebvre pose 3 conditions :

  1. Que se constitue une Commission ou un Secrétariat à Rome, formé de Traditionalistes pour s’occuper juridiquement de la Tradition.

  2. Consécration de 3 Évêques pour lui succéder, qui doivent tous être issus de la Fraternité.

  3. Les Prêtres de la Fraternité-Saint-Pie-X doivent être indépendants des Évêques diocésains, sous le seul contrôle donc de la Fraternité.

Le Pape répond à ces exigences :

  1. La commission sera de 7 membres, dont 2 seulement de la Fraternité-Saint-Pie-X. Le Président et le Vice-Président ne seront pas des Traditionalistes.

  2. Un seul Évêque traditionaliste sera consacré.

  3. La question de l’affectation des Prêtres reste en discussion.

Selon le mensuel catholique Trenta Giorni proche du Mouvement Communion et Libération, en février 1988, l’unique condition pour le retour de la Fraternité-Saint-Pie-X dans l’Église catholique serait « la reconnaissance cordiale de l’autorité du Pape et une obéissance filiale à son égard ». Les Traditionalistes pourraient alors bénéficier de l’autorisation accordée le 3 octobre 1984 pour la célébration de la messe en latin.

Le Figaro du 4 février 1988 publie que Marcel Lefebvre va consacrer, le 29 Juin 1988, trois Évêques. Le journal publie cette déclaration de l’Archevêque : « J’espère avoir l’approbation de Jean-Paul II. S’il ne peut (c’est nous qui soulignons) pas me la donner, je passerai outre ». S’il ne peut, c’est parce que, sans doute, il voudrait bien, mais que ce n’est pas possible ? Lefebvre dément cette information auprès de Ratzinger, qui en informe aussitôt la presse. L’intoxication et les manœuvres continuent.

Le 8 avril 1988, Jean-Paul II écrit à Ratzinger. Il met dos à dos les « Modernistes » et les « Intégristes ». Les premiers sont caractérisés par le désir de changement, qui ne sont pas toujours en harmonie avec l’enseignement et avec l’esprit de Vatican II et « ne tiennent pas compte de la fonction de la Tradition qui est fondamentale pour la Mission de l’Église » tandis que les seconds s’en tiennent « au seul passé, sans tenir compte de la juste aspiration vers l’avenir qui s’est précisément manifestée dans l’œuvre de Vatican II ».

Chronologie

1545-1563 Concile de Trente

1869-1873 Concile Vatican I

1905 Naissance de Marcel Lefebvre

1926 Condamnation de l’Action-Française par Pie XI

1929 Ordination de Marcel Lefebvre

1939 Election de Pie XII

1955 Marcel Lefebvre, archevêque de Dakar

1958 Décès de Pie XII, élection de Jean XIII

Janvier 62 Marcel Lefebvre, évêque de Tulle

Août 62 Supérieur général des spiritains

11 Oct. 62 Ouverture du concile Vatican II

Oct/Déc.62 Première session

Juin 63 Paul VI succède à Jean XXIII

Sept/Déc. 63 Deuxième session

04.12.63 Constitution liturgique Sacro-sanctum Concilium

Sept/Nov.64 Troisième session

Sept/Déc 65 Quatrième et dernière session

1964/1967 Premières réformes liturgiques

1968 Démission de Marcel Lefebvre

Avril 1969 Constitution Missale Romanum (rite de Paul VI)

Oct. 1969 Ouverture du convict de Fribourg

Oct. 1970 Ouverture d’Ecône

1er Nov. 1970 L’archevêque Charrière autorise la Fraternité-Saint-Pie-X

21 Nov. 1974 Manifeste de Marcel Lefebvre

6 Mai 1975 Suppression de la Fraternité

24 Mai 1976 Paul VI condamne l’attitude de Marcel Lefebvre

29 Juin 1976 Ordination illicite de 15 prêtres à Ecône

22.07.1976 Marcel Lefebvre suspendu « a divinis »

11 Sept. 76 Paul VI reçoit Marcel Lefebvre

27 Fév. 1977 Occupation de Saint-Nicolas-du-Chardonnet

6 Août 1978 Décès de Paul VI

16 Oct. 1978 Election de Jean-Paul II après le décès de Jean-Paul 1er en Sept.

18 Nov. 1978 Jean-Paul II reçoit Marcel Lefebvre

Janv. 1982 Le cardinal Ratzinger est chargé de l’affaire

Juin 1983 L’abbé Franz Schmidberger, supérieur général de la Fraternité

21 Nov. 1983 Lettre ouverte au pape de Marcel Lefebvre et de Castro- Mayer

3 Oct. 1984 Indult autorisant l’usage de l’ancien rite

Oct. 1986 Rencontre d’Assise

Nov/Déc. 87 Le cardinal Gagnon, visiteur apostolique

5 Mai 1988 Protocole d’accord Lefebvre-Ratzinger

6 Mai 1988 Marcel Lefebvre retire sa signature

2 Juin 1988 Ultimatum de Marcel Lefebvre

9 Juin 1988 Refus de Jean-Paul II

30 Juin 1988 Sacre illicite de 4 évêques par Marcel Lefebvre

2.07.1988 Motu proprio Ecclesia Dei Adflicta

28 Oct. 1988 Reconnaissance de la Fraternité-Saint-Pierre.

Le 5 Mai 1988, aboutissement des négociations, c’est la signature du Protocole d’accord de Paix, non rendu public entre Marcel Lefebvre et le Cardinal Ratzinger, qui prévoit la nomination d’un Évêque traditionaliste par Jean-Paul II, la Fraternité-Saint-Pie-X est érigée en « Société de Vie apostolique de Droit Pontifical ».

Au moment où Lefebvre négocie avec Rome, l’Abbé Schmidberger, son successeur à la direction d’Ecône déclare qu’aucun ralliement au concile Vatican II n’est possible. Le 6 mai 1988, de retour à Ecône, après discussion avec son entourage, Marcel Lefebvre retire sa signature du « Protocole d’Accord de Paix » et le dénonce. Il annonce l’Ordination de Prêtres le 29 juin et le Sacre d’Évêques le 30 juin 1988.

Le 28 juin 1988, à la réunion du Sacré-Collège, Jean-Paul II déplore l’intention d’Ordination et déclare cependant : « Il y a beaucoup de demeures dans la maison de Dieu qu’est l’Église du Christ sur terre ».

Le Temps est venu  de l’Excommunication et du Schisme

Les dés sont jetés. Lefebvre va procéder au sacre de quatre évêques : Richard Williamson (49 ans) Anglais, Bernard Tissier de Mallerais (44 ans) Français, Alfonso de Galarreta (32 ans) Espagnol, Bernard Fellay (31 ans) Suisse.

Le 21 juin 1988, ultime démarche du Vatican. Le Cardinal Bernardin Gantin -Préfet de la Congrégation pour les Évêques- adresse un « monitum » à Marcel Lefebvre pour le menacer de l’excommunication « latae sententiae » prévue à l’article 1382 du Droit canon. La sentence d’Excommunication s’applique automatiquement dès que l’Acte schismatique est fait. Seul le Pape peut l’effacer. Lefebvre passe outre, il passe aux actes. Avant d’examiner pourquoi, faisons un petit détour sur l’histoire des Schismes.

Il y a eu plusieurs schismes dans l’histoire de l’Église catholique, mais quatre ont été vraiment importants :

  • Celui de 1054, où l’Orient chrétien (les Orthodoxes) se sépare de l’Occident chrétien (les Papistes). Ce Schisme dure encore et a quasi éliminé le Catholicisme romain en Orient, il ne survit que sur la base de relatives petites communautés (les Uniates en Ukraine, et les Maronites au Liban, par exemple).

  • Celui de 1517, la Réforme, où Luther et Calvin se séparent de Rome et fondent le Protestantisme. Cela dure encore.

  • Le Schisme anglican de 1534 où, pour des raisons politiques, Henri VIII d’Angleterre impose la séparation du Clergé anglais d’avec Rome. Le Roi devient chef de l’Église. Cela dure aussi aujourd’hui.

  • Et enfin, le Schisme des Vieux-Catholiques en 1870. Pendant le Concile Vatican I est décidé le Dogme de l’Infaillibilité du Souverain Pontife. Une minorité d’Évêques s’y opposent et fondent alors l’Église-Vieille-Catholique qui survit encore de nos jours dans le sud de la France et à Lyon, bien que difficilement. La famille Berliet (des camions du même nom) en fait partie.

Tous ces Schismes, à des degrés différents, ont affaibli le Vatican. C’est à mon sens, là, la grande différence d’avec celui de Marcel Lefebvre. Mais nous verrons cela plus loin. Qu’est-ce qui a donc poussé celui-ci, contre toutes les théories qu’il professe, à décider d’un acte qui, bien qu’il le réfute, l’a mis hors de l’Église catholique ?

Marcel Lefebvre a 83 ans au moment du Schisme. Son avenir est derrière lui. Même si les Ordinations de Prêtres qu’il a faits sont illicites, elles ne sont pas moins valables dans la Tradition catholique. Seul un Évêque peut procéder à l’Ordination de Prêtres. Si Marcel Lefebvre décède, il n’y a plus d’Ordinations de Prêtres Traditionalistes. C’est la fin de la Fraternité-Saint-Pie-X.

Même si le « Protocole d’Accord de Paix » prévoyait la nomination d’un Évêque par Jean-Paul II, le risque était grand que le Vatican l’enferme dans un district précis, l’empêchant d’ordonner d’autres Prêtres. Et comme le Protocole ne prévoyait pas clairement la question du lien de subordination des Prêtres Traditionalistes à la Fraternité-Saint-Pie-X, il suffisait après de les lier aux Évêques diocésains, et ils étaient cadenassés. C’en était fini de la Fraternité-Saint-Pie-X. Ce scénario n’est nullement de la Science-Fiction, c’est celui qui a été appliqué par l’Église pour résorber la crise des Prêtres-Ouvriers dans les années cinquante.

Nul doute que le Vatican misait sur le décès de Lefebvre pour régler en douceur la question des Intégristes. Et ce n’était pas mal calculé, d’où le dialogue, sa durée et ses rebondissements dans le seul but de gagner du temps. Marcel Lefebvre le savait, et il l’exprimera très clairement dans la conférence de presse pour le Sacre des quatre Evêques, il dira alors : « Je n’ai plus confiance, Rome nous a menée en bateau, on nous a tendu un piège. Que devais-je faire alors ? Mourir, laisser mes Séminaristes orphelins ? Ou faire des Evêques ? Je n’avais pas le choix. »

Pour avoir une autorité continue sur les 260 prêtres de la Fraternité-Saint-Pie-X, pour l’Ordination des 500 futurs Prêtres dans ses séminaires, il fallait sacrer des Évêques. Et seul un Évêque a le pouvoir de le faire. Lefebvre le fait, contraint et forcé, pour sauver son œuvre, et il le fait aussi comme un coup de poker pour forcer la main au Vatican. Mais Jean Paul II ne cède pas, et c’est le Schisme.

Celui-ci est prononcé par Rome au nom du Canon 751 qui stipule : « Le schisme est le refus de soumission au Pontife suprême ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis ». Ipso-facto, c’est l’Excommunication dont le Canon 1331 « interdit au clerc schismatique de célébrer l’Eucharistie et les Sacrements ».

Habilement, Jean-Paul II se dispose alors pour récupérer le maximum de Traditionalistes. Il prononce l’Excommunication, mais dans son Motu proprio Ecclesia Deï Adflicta du 2 juillet 1988, il enfonce le clou et soulève la contradiction des Intégristes.

Il écrit : « A la racine de cet acte schismatique, on trouve une notion incomplète et contradictoire de la Tradition. Incomplète parce qu’elle ne tient pas suffisamment compte du caractère vivant de la Tradition qui, comme l’a enseigné clairement le Concile Vatican II, « titre son origine des Apôtres, se poursuit dans l’Église sous l’assistance de l’Esprit-Saint » …

Mais est surtout contradictoire une notion de la Tradition qui s’oppose au Magistère universel de l’Église dont est détenteur l’Evêque de Rome et le Corps des Evêques. On ne peut rester fidèles à la Tradition tout en rompant le lien ecclésial avec celui à qui le Christ lui-même, en la personne de l’Apôtre Pierre, a confié le ministère de l’unité dans son Église ».

Non moins habilement, il jette le filet du Pêcheur sur le banc des Traditionalistes. Il poursuit : « A tous ces Fidèles catholiques qui se sentent attachés à des formes liturgiques et disciplinaires antécédentes dans la Tradition latine, je désire aussi manifester ma volonté -à laquelle je demande que s’associent les Evêques et tous ceux qui ont un ministère pastoral dans l’Église- de leur faciliter la Communion ecclésiale grâce à des mesures nécessaires pour garantir le respect de leurs justes aspirations ».

Le Pape n’a pu faire durer plus longtemps le scénario du dialogue, aussi va-t-il tout faire pour récupérer le maximum de Clercs égarés à Ecône. L’Excommunication n’est pas un obstacle. Ainsi Patrick Valdrini, Doyen de la Faculté du Droit canonique de l’Institut catholique de Paris, écrit-il au journal Le Monde à ce propos : « On ne doit pas se tromper sur le sens que l’Église donne à l’Excommunication, peine déjà appelée « médicinale » dans le Code de Droit Canonique de 1917 parce que l’Église y attache sa volonté de voir la personne concernée revenir dans la Communion de l’Église ». Le temps est venu de tirer les marrons du feu pour le Vatican.

Le Vatican en quête des Traditionalistes

Le Vatican était prêt pour cela. Il va se servir du « Protocole d’Accord de Paix » pour négocier avec les différents groupes et instances des Traditionalistes. Dès 1987, l’Archevêque Lustiger de Paris a rénové la procession à Paris de la Fête-Dieu, vieux Rite catholique tombé en désuétude, pour séduire les Intégristes. Il en fait de même le 15 août en l’honneur de la Vierge-Marie.

Le faste des processions de l’Église de France va le disputer à celui des Traditionalistes. Désormais, les soutanes Conciliaires ou Intégristes déferlent sur le pavé de Paris. Il ne manque plus que la musique militaire et le bruit de bottes des feldgraux pour qu’on se retrouve dans le Paris des années 1940. « Touche pas à ma soutane ! », voilà le cri de ralliement des « Potes » catholiques qui organisent eux aussi des concerts en latin accompagnés par les orgues, les crucifix, les Ave Maria et les Amen. C’est beau, c’est touchant, et ça fait même des embouteillages. Alléluia, Dieu est avec nous !…

Le 30 juin 1988, Lustiger lance « un appel aux Fidèles qui tiennent aux rites anciens… Dès lors qu’ils ne font pas un acte délibéré de rupture, ils restent dans l’Église catholique ». Il célébrera une messe en latin à Notre-Dame-de-Paris, deux églises à Paris la feront en continue, ce sont les 3/8 de la messe en latin. Une permanence est ouverte au Sacré-Cœur – bâti pour expier les crimes de la Commune de Paris, on a le sens du symbole dans l’épiscopat – pour accueillir les Intégristes. A propos de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Lustiger déclare : « C’est aux Fidèles et aux Prêtres qui s’y trouvent de savoir comment ils veulent se situer par rapport à l’Église catholique ». Et pour faire bonne mesure, on dira la messe en latin dans les églises en Suisse qui se trouvent sur le même Diocèse qu’Ecône.

Et cela commence à marcher. Des Traditionalistes, et non des moindres, refusent dès lors de rejoindre Lefebvre dans le Schisme. Au moment du Sacre des quatre Évêques Intégristes, ils fondent Fidélité et Résistance ; dont l’un des dirigeants est l’abbé Tourniols-Duclos qui a célébré la messe le 1er mai 1988 en l’honneur de Jeanne d’Arc au Rassemblement du Front National ; pour refuser de désobéir au Pape et permettre l’entrée des Traditionalistes dans l’Église vaticane.

Avec Romain Marie, Président du Comité Chrétienté-Solidarité, Député européen du Front National– ils déclarent dans leur Manifeste : « Qu’on ne compte pas sur nous pour accabler ceux qui se laisseraient tenter par la voie désespérée de la séparation. Mais nous sommes bien conscients d’exprimer la juste position des Catholiques en rappelant notre fidélité au Vicaire du Christ et en renouvelant notre détermination de résistance à tout ce qui tend à démolir la Foi catholique ».

Le 1er juillet 1988, l’Archevêque Duval, Vice-Président de la Conférence des Evêques de France, déclare : « J’adjure tous ceux qui, pour des raisons diverses, ont fait un bout de chemin avec Mgr Lefebvre, de ne pas se laisser entraîner dans la voie sans issue de la rupture avec le Pape et avec l’Église ». Le même jour, l’inévitable Cardinal Decourtray, lauréat du prix des Droits de l’Homme décerné par le gouvernement Chirac, déclare à son tour : « J’aiderai tous ceux qui se soumettront ». Quelle charité chrétienne !

Le 9 juillet, Jean-Paul II annonce la nomination du Cardinal allemand Paul-Augustin Meyer (réputé comme Conservateur) comme Président de la Commission de Dialogue avec les Traditionalistes. Le même mois, une quarantaine de disciples d’Ecône rejoignent Rome et fondent la Fraternité-Saint-Pierre. Ils déclarent : « Nous voulons être liés à la Tradition spirituelle et liturgique de l’Église, mais nous voulons montrer à nos Frères qui ont provoqué la rupture avec Rome, qu’ils peuvent rester des Catholiques Traditionalistes à l’intérieur de l’Église ». L’Église catholique applique à tout va, le Protocole d’Accord du 5 mai 1988 sans Marcel Lefebvre pour phagocyter le maximum d’Intégristes.

Août 1988, Dom Gérard Calvet, responsable du Monastère du Barroux, rejoint le Vatican avec 70 Moines et ce, dit-il « sans aucune contrepartie. » Il est reçu à bras ouvert par le Cardinal Meyer qui pourtant avait exclu, il y a 13 ans, les Moines bénédictins du Barroux qui se proclamaient Traditionalistes. Dom Gérard Calvet explique sa position : « Si vous voulez, pour prendre une image, nous étions encore hier paisiblement retirés comme dans un Château-Fort imprenable. Aujourd’hui, le pont-levis s’est abaissé : les soldats feront des incursions, étendant leur conquête. C’est l’extension même du Royaume qui est en jeu. Il y a dans l’esprit de la Tradition une dimension missionnaire que la Providence nous demande d’assumer. Nous ne nous y déroberons pas. » Pour ce ralliement, il sera nommé Évêque en juillet 1989. Le Vatican reconnaît, devant ces premiers succès, la Fraternité-Saint-Pierre, fondée le 18 juillet comme « Société de Vie Apostolique » pour accueillir les transfuges d’Ecône. Son Supérieur général est l’abbé Joseph Bisig, ancien collaborateur de Marcel Lefebvre.

Les fidèles de celui-ci s’énervent, ils traitent de « traîtres » les ralliés. Ils passent à la contre-offensive. Vingt-quatre prêtres de la Fraternité-Saint-Pie-X écrivent au Pape, le 6 juillet, pour être excommuniés en solidarité avec Lefebvre. A son tour, le nouveau mouvement de Romain Marie Fidélité et Résistance semble scissionner. Ces trois Permanents s’en vont fonder Nouvelle Chrétienté qui regroupe, d’après eux, la majorité des adhérents de Chrétienté – Solidarité. Il se passe le même phénomène au Prieuré du Barroux, où on ne compte plus les désertions pour se rallier à Marcel Lefebvre.

Mais Rome garde le cap. Le 30 novembre 1998, les Moines Intégristes de Chemeré-le-Roi rejoignent Rome et fondent la Fraternité-Saint-Vincent-Ferrier. C’est fou ce qui se fondent comme Fraternités, qui ont tous un point commun, c’est justement de ne pas être fraternels avec ses anciens amis que l’on poignarde dans le dos. Le Catholicisme est une religion d’amour, puisque l’on vous le dit ! La nouvelle Fraternité se réclame de Saint-Dominique. Ils pourront pratiquer sans problème le « Traditionalisme romain ». Mais l’Ordre des Dominicains condamne cette intrusion dans leur Confrérie en déclarant que c’est une insulte à leur Supérieur général.

Au Pèlerinage traditionaliste de la Pentecôte en 1989 à Chartres, conduit par Romain Marie, pour la première fois depuis sept ans qu’existe cette procession intégriste, l’Évêché a ouvert la cathédrale qui les accueille pour une grande messe pontificale. Les Fidèles de Lefebvre en font un à leur tour, qui n’a pas droit à cet honneur.

La guerre continue, celle des communiqués, des ralliements et des trahisons. Les Traditionalistes s’entre-déchirent. Rome a-t-elle réussi à introduire la division, qui ravageait l’Église auparavant, chez les Intégristes ? « Passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné » dit-on.

Selon Marcel Lefebvre, dans une interview au Choc du Mois de Juin 1989, seulement 1 à 2 % des fidèles et 6 à 7 % des Prêtres Traditionalistes auraient déserté pour rejoindre Rome. Ce communiqué de victoire cache peut-être une réalité plus grave pour Ecône, surtout pour l’avenir.

André Duval, Dominicain, spécialiste de l’histoire de l’Église déclare dans l’Actualité Religieuse dans le Monde d’avril 1988 : « A partir d’un Schisme on peut au mieux, se maintenir, pas se développer. » Cela se discute, on l’a vu, pour les Schismes Orthodoxes, Protestants et Anglicans, mais cela s’est vérifié pour le Schisme des Vieux-Catholiques.

Et le temps ne joue pas pour Lefebvre. La normalité, qui va de pair souvent avec la normalisation, est favorable à Rome. Les Traditionalistes vont continuer à se déchirer, et à subir de plein fouet leur contradiction ultime : comment se réclamer de Rome contre Rome ? Il n’y a donc pas d’avenir sur le long terme pour la Fraternité-Saint-Pie-X. Mais cela ne veut pas dire que son sort est réglé derechef, et que tout va rentrer dans l’Ordre de la « Sainte Église catholique, apostolique et romaine » rapidement. D’autres crises, d’autres étapes vont voir le jour.

Les Intégristes, et l’extrême-droite qui les soutient, veulent faire pression sur l’Église pour la ramener, selon eux dans la Tradition qu’elle aurait abandonnée. Cela n’intéresse personne d’avoir affaire à une secte qui se décompose et qui est repliée sur elle-même en dehors de l’Église.

De ce point de vue la position de Romain Marie et de Dom Gérard Calvet est à la fois plus conforme à la Tradition romaine et aussi à l’efficacité : il faut convertir le milieu. Pour l’extrême- droite, le vieil adage « Hors de l’Église, point de salut » est toujours d’actualité.

Privé de ses appuis politiques, Marcel Lefebvre et sa mouvance ne peuvent que péricliter plus ou moins rapidement. D’autant que l’entrée des Intégristes commence à avoir des effets visibles dans l’Église.

L’Église aujourd’hui avec le retour de ses Enfants Égarés, ou le retour du Fils Prodigue :

Gardons-nous de considérer que, sur le fond, Rome et ses Évêques opèrent un tournant à droite. Réactionnaires, ils le furent, ils le sont et le resteront sous peine de disparition. Mais la forme des choses est intéressante à examiner.

Comme chaque Libre Penseur, je me suis interrogé sur la soudaine attitude de l’Épiscopat français durant les mois écoulés après le Schisme de 1988. Alors que celui-ci tenait un discours très « gauche » pour mieux faire passer sa politique de « droite », mais direz-vous, c’est dans l’air du temps, d’un seul coup, elle reprend sa livrée cléricale et son masque d’intolérance

Sur trois problèmes :

– Le film « La dernière tentation du christ ».

– La pilule abortive.

– L’affaire Salman Rusdhie.

On se croirait revenu au temps de l’Inquisition. Au point même, où certains ministres « socialistes », comme Jack Lang et Claude Evin par exemple, qui, avec leurs collègues ont largement confondu leur mission ministérielle avec celle de paillasson épiscopal, déclarent alors subitement « Non à l’Inquisition »

Claude Evin, d’ailleurs, aura un peu plus de courage que son collègue Jack Lang puisqu’il imposera la production de la pilule abortive. Quant au Ministre de la Culture, qui a une certaine tendance, « dès qu’il entend le mot Culture à sortir son goupillon », on le voit sur le problème de la construction de la cathédrale d’Evry, il n’a pas eu celui de faire passer le film maudit à la télévision.

Pourquoi donc l’Église de France a-t- elle cette attitude ? Et bien c’est en relation directe avec le Schisme de l’Affaire Lefebvre. Au moment où elle reparlait en Latin dans les chapelles, elle ne pouvait pas ne pas muscler son langage, pour ne pas être prise sur la droite par les Intégristes, qui auraient fait alors des gorges chaudes sur la non-défense du Dogme catholique. C’est pourquoi elle a condamné fortement le film blasphématoire, et peu les incendiaires ; plus condamné Salman Rusdhie, que la mise à prix de la tête de l’écrivain par l’Ayatollah Khomeiny.

Nous sommes dans une période intéressante pour notre développement et la diffusion de nos idées. Car il est vrai que ces trois Affaires ont ouvert les yeux à bien des gens qui croyaient – bien naïvement – que l’Intolérance et le temps du Dogmatisme étaient d’un autre âge ; et qui ont dès lors, un peu tardivement, il est vrai, cessé de voir dans la Libre Pensée un archaïsme, mais au contraire une chose tout à fait utile et bien d’actualité.

Cette attitude d’Intolérance est le prix à payer pour les évêques de France pour récupérer une partie de la clientèle traditionaliste en rupture avec Marcel Lefebvre depuis le Sacre des quatre Évêques schismatiques.

Autre aspect de la Quête intégriste : l’entrée des Traditionalistes permet au Vatican de reprendre en main l’Appareil ecclésiastique. De ce point de vue, la prévision « missionnaire » de Dom Gérard Calvet se vérifie. Le Cardinal Ratzinger, Grand Ordonnateur du retour des Intégristes, a convaincu ceux-ci que Vatican II n’était pas une rupture avec la Tradition d’Intolérance du Vatican. Il les a convaincus qu’il fallait la même chose, mais autrement. Il s’en est fait des Serviteurs fidèles.

Comme tous les traîtres et les ralliées, ils ne ménagent pas leur peine pour accomplir les bases œuvres du Saint-Office. Au point où, de plus en plus nombreux, des Prêtres dénoncent « la chasse aux sorcières » dans l’Église. Cent soixante-trois théologiens de R.F.A., d’Autriche, des Pays-Bas et de Suisse ont publié le 26 janvier 1989 une déclaration édifiante sous le titre « Contre la mise sous tutelle de l’Église et pour une Catholicité ouverte ».

En France, même les « Modernistes » semblent peu apprécier les joies de retrouvailles avec les Traditionalistes. Vingt-cinq mille Fidèles ont signé un texte intitulé « Pour une Église du dialogue, moins autoritaire et frileuse ». Georges Montaron, Directeur de Témoignage Chrétien, porte-parole de ce texte, explique : « Il ne s’agit pas d’organiser un Collectif de contestataires, mais d’exprimer notre inquiétude devant des attitudes autoritaires dans l’Église. » Mais l’Église n’entend pas modifier un iota son orientation. Et les « Catho de gauche » resteront avec leurs états d’âme. Et puis d’ailleurs, ils aiment bien être crucifiés.

La mise au pas de l’Église et sa restructuration sur l’axe de la « Nouvelle Evangélisation » de Jean-Paul II se poursuit. Le Schisme lefebvriste, loin d’avoir affaibli l’Église de Rome, l’a au contraire conforté. C’est la première fois, historiquement, qu’un Schisme a eu cet effet-là.

Autre aspect de ce renforcement, et qui démontre l’habileté d’une Institution, vieille de deux milles ans et qui a toujours su s’adapter aux temps nouveaux ; Jean-Paul II a su donner une image de « Modernisme », de Tolérance, alors qu’il est profondément Conservateur. C’est, quasiment au nom des Droits de l’Homme, que le Vatican a mené toute cette opération de récupération des Intégristes. Il a d’ailleurs été fortement aidé par les Médias aux ordres qui n’ont pas ménagé leur peine pour aider Rome. On a dressé l’Évêque Lefevbre comme un épouvantail, pour mieux faire passer la pilule de la Normalisation des Épiscopats.

On assiste là, sur le plan religieux à la même opération que certains, en haut lieu, mènent à propos de Le Pen. On met en avant l’extrême-droite, ce qui facilite le rapprochement avec le centre-démocrate-chrétien et une partie de l’UDF et du RPR pour pouvoir mener une politique de droite. Le Consensus religieux cohabite avec le Consensus politique.

Je pense avoir démontré ici toute l’importance de l’Affaire Lefebvre. Ils doivent à nouveau décléricaliser le monde. Une chose est d’essayer, une autre en est de réussir. Le renforcement de la Libre Pensée est une nécessité vitale aujourd’hui pour la Défense de la Liberté, de la Démocratie et des Droits de L’Homme et du Citoyen, qui ne peuvent exister réellement sans la préservation de la Liberté de Conscience.

Christian Eyschen

Texte écrit en 1989

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