Benoît Schneckenburger (B.S.) : – Bonjour ! Au micro, Benoît Schneckenburger, Président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée (F.N.L.P.). J’ai le plaisir de recevoir aujourd’hui Imen Habib, coordinatrice de l’Agence Média Palestine (A.M.P.).
Imen Habib, bonjour !
Imen Habib (I.B.) : – Bonjour !
B.S. : – L’agence Média Palestine a été lancée à la suite d’un appel de personnalités, de militants, solidaires de la lutte du peuple palestinien au lendemain de l’agression israélienne à Gaza en 2009. Il y avait notamment Stéphane Hessel, Christine Delphy, Daniel Mermet, Clémentine Autain ou Olivier Le Cour Grandmaison que nous recevrons, d’ailleurs, le mois prochain.
Imen, pouvez-vous présenter votre média et son histoire ? Qu’est-ce qui a conduit à sa création et quels en sont les principes, en somme ?
I.H. : – Alors, on a créé l’Agence Média Palestine en 2011 – ça fait suite effectivement à l’attaque Plomb Durci qui avait eu lieu en 2009 à Gaza déjà – parce qu’on est parti du constat que la réalité de ce que subit le peuple palestinien depuis de nombreuses années était finalement rarement suffisamment documenté, ou pas de manière précise. Puis, on a rappelé notamment le contexte qui est pour nous celui d’une guerre coloniale que mène Israël depuis 77 ans maintenant. On a créé cette Agence pour donner des clés de compréhension à la société française et au grand public sur la situation au Proche-Orient, en Palestine / Israël. Et donc c’était important effectivement de développer une information alternative en donnant aussi la parole – et ça fait partie aussi de ce qu’on fait en termes d’information – à des acteurs et à des actrices sur le terrain, sur place, qui documentent leur vécu, leur réalité, et ça nous permet effectivement de mieux comprendre ce qui se passe réellement et aussi de transmettre au mieux l’information.
B.S. : – Alors, justement, est-ce que vous pouvez nous dire comment vous travaillez concrètement, singulièrement, dans les conditions très difficiles d’une occupation ou d’un état de guerre, sur un territoire désormais occupé et contrôlé par l’armée israélienne qui entend de son côté mener à la fois une « guerre du récit » ?
I.H. : – Alors, on a beaucoup de difficultés à documenter précisément –particulièrement à Gaza, parce qu’on sait que les journalistes ont été et sont toujours interdits d’accès dans la bande de Gaza –, mais on arrive quand-même à documenter de manière précise ce qui se passe à la fois à Gaza, et en Cisjordanie occupée. On a des journalistes qui travaillent à documenter ça et, dans le cadre de nos actions par exemple, on fait des bilans hebdomadaires de la situation en Palestine et en Cisjordanie occupée, ainsi que des bilans de situation dans la bande de Gaza. On fait des dossiers thématiques aussi sur certains sujets, comme celui des prisonniers palestiniens par exemple, emprisonnés dans les geôles israéliennes. Ça fait partie de tout notre travail qui est de documenter en temps d’occupation – comme vous l’avez dit – ce qui est communément appelé « le conflit israélo-palestinien », avec nos ressources qui sont évidemment limitées puisqu’on est un média engagé. Mais on est encore un média qui se développe et donc ça fait partie de notre travail de continuer à informer malgré toutes ces difficultés, finalement.
B.S. : – Mais alors, vous êtes un média indépendant. Comment est-ce que vous êtes financés ?
I.H. : – Alors on est financés principalement par nos lecteurs et nos lectrices. On a développé une newsletter qu’on envoie une fois par semaine dans laquelle on fait une sélection d’informations qui nous paraissent pertinentes, pour informer au mieux. Et ce qui nous paraît important aussi, c’est de donner, d’une part, de l’information concrète, bien sûr, sur ce qui se passe sur le terrain – avec des analyses par des personnes diverses de la région qui nous informent et qui nous donnent leur point de vue sur là où en est le monde sur le terrain ; et d’autre part de mettre en valeur la culture palestinienne. Par exemple, on a une rubrique Culture parce que, effectivement, face à l’effacement du peuple palestinien, le fait de rappeler que c’est un peuple avec une culture riche nous paraît très important. Mettre en lumière et en valeur cette culture qu’on cherche à anéantir, notamment avec la destruction matérielle de lieux de culture et de savoir dans la bande de Gaza. Et c’est donc très important pour nous de se documenter et de mettre en avant des artistes palestiniens. C’est aussi de l’information. C’est donner des alternatives au public pour être en solidarité et à l’écoute de ce que vit le peuple palestinien.
B. S. : – Est-ce que vos travaux sont repris par la presse française ?
I. H. : – Insuffisamment, j’ai envie de dire. Mais, au début de la guerre génocidaire d’Israël dans la bande de Gaza, on a fait un travail important. On était parmi les premiers à informer notamment sur la situation des journalistes palestiniens dans la bande de Gaza, qui ont été ciblés depuis le départ. Et c’est vrai qu’au début c’était, par exemple, très difficile d’expliquer aux rédactions que les journalistes étaient délibérément ciblés dans la bande de Gaza. Au fur et à mesure, tout ce qu’on disait s’est avéré juste et a été documentés par beaucoup d’O.N.G. qui travaillent sur cette situation. Donc, progressivement, ça a été repris… Mais ça reste encore marginal et on espère toujours beaucoup plus d’audience, parce qu’on fait un travail de recoupement de ressources, d’informations, on a des éléments précis, chiffrés, notamment des éléments qui viennent de l’O.C.H.A. (Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’O.N.U.), le bureau pour les Nations Unies, pour les réfugiés palestiniens. Donc ce sont vraiment des sources fiables. Et ça nous permet d’être plus précis dans l’actualité et dans les informations qu’on transmet.
B. S. : – Et, à l’inverse, qu’est-ce que vous pensez du traitement du conflit par les médias français ?
I. H. : – Je pense que, malheureusement, il y a eu de vrais manquements, une défaillance énorme, dans la couverture médiatique de la guerre génocidaire d’Israël dans la bande de Gaza. Par exemple, nous, on documente la situation, on voit parfois des personnes, ou certaines radios, intervenir sur certains plateaux de télévision qui n’ont aucune connaissance de la situation en Palestine. Alors que, nous, on la documente depuis plus de quinze ans. Mais c’est aussi un traitement problématique… : les sources israéliennes, par exemple, sont considérées comme fiables, et notamment celles de l’armée israélienne… On a vu des émissions reprendre comme source, sans les remettre en question, des documents produits par l’armée israélienne. Il faut quand-même rappeler que l’armée israélienne est une armée qui est actuellement coupable et accusée de commettre un génocide dans la bande de Gaza. Et on pensait que c’était terminé, mais il y a quelques jours encore il y a encore le porte-parole de cette armée israélienne, Olivier Rafowicz, qui était sur les plateaux de B.F.M. T.V., par exemple. C’est un manquement gravissime, même vis-à-vis de l’étique journalistique qui est de nous informer au mieux. Il s’avère qu’on est à côté de la plaque. Et ça fait partie de ce qu’on souligne, nous, depuis le début. Et il y a aussi une invisibilisation des voix palestiniennes que, nous, on a constatée, ou encore d’acteurs du droit international. On n’a pas vu beaucoup d’experts indépendants sur les plateaux de télévision, dans les émissions, expliquer le droit international. On le voit encore avec l’actualité malheureusement. On n’a pas réussi à documenter de manière objective le génocide et – je le dis – cette défaillance médiatique a accompagné, finalement, ce génocide. Elle l’a accompagné dans le sens où on a repris le récit dominant : celui de l’armée israélienne. Il y a eu très peu, ou en tout cas pas suffisamment, de visibilisation de ce qui se passait sur le terrain. Et notamment en donnant la parole, par exemple, à des journalistes palestiniens. Ça s’est fait au fur et à mesure des mois, mais ça reste trop insuffisant. Et donc il y a ça, et il y a aussi effectivement le traitement médiatique de certains mots qui sont utilisés. Pendant très longtemps, jusqu’à il y a quelques semaines encore ou mois. Alors que ça fait depuis octobre 2023. Ça fait maintenant plus de deux ans de génocide dans la bande de Gaza ! Il y a eu des expressions comme « guerre Israël-Hamas », alors qu’on sait qu’il y a plus de 73 000 Palestiniennes et Palestiniens maintenant, dont une très large majorité de civils, qui ont été assassinés dans la bande de Gaza. Ce sont des mots qui déshumanisent, en réalité. Et ce n’est pas forcément quelque chose de voulu. Ça l’est parfois, mais ça ne l’est pas forcément par les rédactions. Et c’est quelque chose dont il faut prendre la mesure et qu’il faut rectifier. Parce que c’est grave d’écrire ce genre de choses et, effectivement, ce qu’on dit, nous, c’est que ce n’est pas une guerre contre le Hamas, c’est une guerre d’extermination de la population palestinienne. Et d’ailleurs, ça ne s’arrête pas aux frontières de Gaza, puisqu’on voit qu’aux frontières de la Cisjordanie aussi, il y a des processus de nettoyage ethnique à l’œuvre pour les Palestiniens et les Palestiniennes. Donc c’est vraiment quelque chose de gravissime. Qui n’a pas concerné, d’ailleurs, que la presse française. Il y a eu vraiment, à l’échelle internationale, un manquement médiatique et, d’ailleurs, la rapporteuse des Nations Unies, Francesca Paola Albanese, le dit dans ses interventions : il y a vraiment eu une faillite, à la fois de nos gouvernements et à l’échelle des médias.
B. S. : – Et d’un autre côté, comment est-ce que vous contribuez directement à informer, d’une part sur le génocide en cours, et d’autre part sur la situation coloniale dans les territoires occupés ?
I. H. : – Alors, nous, on fait régulièrement – une fois par semaine – des bilans de ce qui se passe à Gaza, notamment en documentant à la fois… Par exemple, en ce moment, Israël a bloqué tous les points d’accès à Rafah, qui étaient les seuls points d’accès pour pouvoir sortir les malades graves de la bande de Gaza. On documente cette situation au quotidien. On est parmi les rares sites d’information à produire ces bilans hebdomadaires pour documenter cette réalité. On fait pareil en Cisjordanie où on recense toutes les violations du droit international, les agressions des colons, qui se sont multipliées parce que la Cisjordanie, c’est un peu l’angle mort de Gaza, finalement. Pendant Gaza, on assiste en fait à une annexion officielle maintenant – on va dire les choses – une annexion formelle de la Cisjordanie occupée, où les colons se sentent complètement impunis. On a même, par ailleurs, des colons dans le gouvernement d’extrême droite – le plus à droite de l’histoire d’Israël. Donc c’est tout ça qu’on documente. Et effectivement, la Cisjordanie reste encore… Nous, on est effrayés par les faits qu’on relate et qu’on recense sur le site de l’Agence Média Palestine et ce qu’il en ressort dans les grands médias, principaux, français. Il y a vraiment un décalage. Et ce décalage, nous, on pense qu’il faut qu’il se réduise, qu’il faut que l’information se développe. Et nous, on a à cœur de prendre ce rôle-là en tout cas.
B. S. : – Vous êtes une agence de journalisme… Mais, quand-même, pour vous, quel est l’avenir possible pour la Palestine, tant en ce qui concerne un processus de paix que, plus précisément, pour l’avenir de la liberté de la presse ?
I. H. : – Je vais être honnête. L’avenir me semble sombre. Parce qu’on assiste à une remise en cause du droit international qui est terrifiante. Et, en ce qui concerne la question d’Israël-Palestine, il y a des faits qui sont particulièrement inquiétants ces derniers mois puisque, le 17 novembre 2025, le Conseil de la paix des Nations Unies a adopté la résolution 2803 qui endosse le plan du Président états-unien, Donald Trump, comme base du règlement de la guerre contre la bande de Gaza. Cette résolution a tout simplement effacé le droit international applicable à la Palestine. Et ça remet donc en cause la décision de la C.P.I. (Cour Pénale Internationale) concernant les dirigeants qui sont visés par un mandat d’arrêt (les dirigeants israéliens). Et, avant ça, ce qui est aussi vraiment inquiétant : il y a eu la Déclaration de New York du 29 juillet 2025, issue de l’initiative diplomatique franco-saoudienne qui a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 12 septembre et qui occultait la réalité du génocide. Donc, on craint qu’il y ait un abandon du droit international. Et non seulement les institutions chargées de l’appliquer n’ont pas pu empêcher ce génocide, mais aujourd’hui, malheureusement – ces derniers mois – en tous cas, elles se sont alignées sur des puissances qui mettent en œuvre la loi du plus fort. Donc il y a vraiment des craintes sur le droit international, pour être tout à fait honnête. Et quand on alertait, depuis plus de deux ans de guerre génocidaire d’Israël à Gaza, sur la mise à mort du droit international dans son ensemble et sur le fait que ça ne se limiterait pas à Gaza, on n’avait pas tort… Parce qu’on voit aujourd’hui ce qui se passe en Iran : on recense plus de 800 personnes qui ont été tuées par des bombardements israéliens et américains. Et au Liban aussi, il y a de nombreux morts ces derniers jours. On voit aussi ce qu’on disait, c’est-à-dire qu’aujourd’hui la Commission européenne refuse, par exemple, de s’exprimer sur la légalité ou non des frappes américano-israéliennes sur l’Iran. L’Espagne est aujourd’hui le seul pays d’Europe – et ça aussi, c’est un point d’alerte – à les condamner clairement. On a le Premier ministre allemand qui soutient l’embargo américain contre l’Espagne, par exemple, affirmant que cela vise à convaincre les Etats-Unis d’augmenter leurs dépenses à l’O.T.A.N. Puis aussi, on a vu les attaques – vous les avez vues comme moi – contre la rapporteuse de l’O.N.U., Francesca Paola Albanese, et je vais reprendre un passage qui m’a marquée dans ce qu’elle dénonçait. Elle disait qu’elle avait été ciblée par trois Etats, alors qu’ils n’ont même pas été capables de dénoncer le fait qu’il y avait 20 000 enfants qui avaient été tués depuis 858 jours. Et donc c’est très grave parce qu’effectivement il y a eu une attaque contre elle, qui relève effectivement de la remise en cause du droit international, puisqu’elle a, bien sûr, été soutenue par ses collègues aux Nations Unies…, mais c’est gravissime que des Etats s’interfèrent et dénoncent – d’autant plus que là, on le sait : c’étaient des propos qu’elle n’avait, elle-même, jamais tenus. Donc c’est particulièrement grave parce que ça participe du nouveau monde où les fake news deviennent la norme.
B. S. : – Et vous, en deux mots, est-ce que vous pensez que l’application des sanctions pourrait faire évoluer le conflit ?
I. H. : – Je pense que, vraiment, la clé pour mettre fin à ce conflit, à cette guerre, c’est l’application de sanctions. C’est ce qu’on demande depuis de très nombreuses années. C’est ce que tous les experts internationaux qui ont documenté et qui s’intéressent à ce qui se passe là-bas nous disent : il faut appliquer des sanctions. Et en fait, ce ne serait pas une exception, parce que – on le sait aujourd’hui – l’Union européenne est le principal partenaire d’Israël. A hauteur de 42 milliards par an ! Donc il faut vraiment l’imposition de sanctions pour faire respecter le droit international.
B. S. : – Merci, Imen Habib. Et nous renvoyons nos auditeurs au site de votre Agence Média Palestine, agencemediapalestine.fr. Le mois prochain, nous recevrons Olivier Le Cour Grandmaison pour un entretien autour de son dernier ouvrage, Oradour coloniaux français, aux Editions Les liens qui Libèrent.

